Psychiatrie et Précarité « Le care ne répond plus »

Psychiatrie et Précarité
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Psychiatrie et Précarité

C’est bien connu, les « psys » sont plus fous que leurs patients, comme si pour la vox populi les fous contaminaient ceux qui ont pour fonction de les soigner. On peut repérer le même phénomène avec les SDF et les populations précaires : ceux qui les accueillent, les accompagnent voire les soignent sont précarisés professionnellement. Les statuts sont hybrides, les contrats en CDD courts fleurissent, le turn over est la règle. Michel Foucault (1) et François Laplantine (2), chacun dans un registre différent montrent que le même est appelé à soigner le même. Une sorte d’homéopathie sociale, économique et politique qui n’est évidemment pas remboursée. Le care est précaire. 

Les services publics sont attaqués de toute part et d’abord par ceux qui ont la responsabilité de leur fournir les moyens de fonctionner mais les confinements successifs ont aussi démontré que c’est l’ensemble de la société qui est précarisé : restaurants, petites entreprises, cinémas, théâtres, etc., etc.  

La précarité en psychiatrie a d’abord débuté, pour moi, en 1992, lorsque le diplôme et la formation des infirmiers de secteur psychiatrique ont été balayés malgré des mois de lutte et une évolution de leurs missions qui les amenait à arpenter les rues et les villages pour aller au-devant des populations et des citoyens en souffrance. Ils avaient réussi à fermer les quartiers d’agités, éradiquer les contentions et limiter les isolements. Le care est précaire. Des lits d’hospitalisation, en psychiatrie et ailleurs, ont été fermés. Les petits hôpitaux de proximité ont été progressivement avalés par les GHT. La raréfaction des lits de réa et de soins au long cours a puissamment contribué à aggraver la pandémie. Au point d’entraîner deux confinements. Tout ça pour quelques dollars de plus. 

Si la psychiatrie a longtemps planqué les SDF sous le tapis, dès les années 90, des équipes, mobilisées par quelques personnalités charismatiques, ont cherché à proposer des pistes de réflexion, des soins et des dispositifs pour accueillir dignement une population qui ne cessait d’augmenter parallèlement à la destruction des emplois. On retrouve les noms de Xavier Emmanuelli (3), créateur du Samu Social, une toute petite équipe dont la résidence administrative était au C.H. Esquirol à Saint-Maurice ; de Jean Furtos (4) et Christian Laval (5), psychiatre et sociologue, à l’origine de l’ORSPERE SAMDARRA (Observatoire Santé Mentale Vulnérabilité et Société), hébergé par le Centre Hospitalier Le Vinatier  à Lyon ; le psychanalyste Patrick Declerck, auteur de l’ouvrage « Les naufragés » (6) où il raconte sa propre immersion dans le monde de la rue ; Alain Mercuel (7), chef du service d’appui « Santé Mentale et Exclusion Sociale » du Centre Hospitalier  Sainte-Anne à Paris, et beaucoup d’autres moins connus. Ces pionniers ont fait école et aujourd’hui, plus d’une centaine d’équipes mobiles œuvrent sur des territoires bien déterminés, avec plus ou moins de moyens et de résultats. Il s’agit pour elles d’aller au-devant des personnes les plus démunies, les plus précaires, les plus exclues que l’on retrouve le plus souvent à la rue. 

Dans un ouvrage récent, l’infirmier Dominique Sanlaville décrit les effets pathogènes de la rue. « Au bout de trois jours à la rue, l’individu commence à se dégrader. Il prend des tocs, des habitudes, des réflexes de défense. Il ne s’intéresse plus qu’à sa survie. Savoir où manger, où dormir, où faire ses besoins deviennent ses priorités existentielles. Insécurisé en permanence, il ne trouve plus le sommeil. Tout cela l’épuise petit à petit, réduit ses capacités et engendre une sorte de tension mentale qui affecte son sentiment vital. Des gens passent sans arrêt autour de lui, mais personne ne le voit, comme s’il était devenu invisible, inexistant. Cette indifférence des autres à son égard, il va finir par l’adapter vis-à-vis de lui-même, parce qu’il a honte de ce qu’il est devenu. Caché sous ses cartons ou ses couvertures, il souffre moralement, non seulement de la déshérence, de la solitude, mais aussi de n’être plus vraiment un être humain. Oublié, rejeté, il n’a plus rien qui l’identifie comme appartenant à la société. » (8) Sanlaville conclut son paragraphe par cette phrase terrible : « Derrière chaque SDF, il y a un nom qui s’efface, une histoire humaine qui s’arrête. » (8)

Marie-France et Raymond Negrel, tous deux infirmiers de secteur psychiatrique retraités, dans le cadre de la mission « Sans abri » de Médecins du monde-Marseille, font en sorte que ces noms ne s’effacent pas, qu’aucune histoire humaine ne s’arrête. Ils proclament d’abord que la maraude est un acte politique. L’ouvrage qu’ils coordonnent porte d’ailleurs comme titre « Résistance et travail de rue ». (9) « Est politique tout ce qui concerne la vie dans la cité : marauder, ce n’est pas du militantisme ou de l’idéologie, mais un engagement citoyen, concret, qui est fait de doute et de curiosité plus que de compassion au quotidien. » (9) Des militants pas des dames patronnesses. La frontière entre la personne sans abri et soi-même est parfois étroite : qui soigne qui, en vérité ? « Ce jeu de projection personnelle dans l’autre n’est pas malsain : il est inhérent à toute rencontre. Et il joue un rôle plus important encore dans cette situation particulière, d’aller à la rencontre de celui qui n’a rien demandé. En revanche, il faut s’interroger en commun sur ce jeu de projection, de façon à ce que la rencontre ne soit pas trop embarrassée de leurres ni de faux-semblants qui vont détourner notre action. Alors, avons-nous le droit d’imposer notre aide à celui qui n’a rien demandé ? Et celui qui demande de toi, a-t-il besoin d’un toit ? » (9) On maraude à plus d’un et on y réfléchit à plusieurs, en collectif. L’ouvrage de Marie-France et Raymond nous présente ce collectif. Des bénévoles. On y apprend que chaque ville a sa géographie de la misère qui s’installe en des points bien précis de la ville : Basilique Notre-Dame-de-la Garde, parking du centre commercial du Centre-Bourse, ponts d’autoroute, carrefours proches des supérettes, etc. « La ville est une créature politique qui vit sa propre vie et dévore souvent ses enfants. » (9) 

Marseille a-t-elle dévoré M. Bethi ? Les « amarineurs de la relation » ont cheminé avec lui. « Il a quatre-vingts ans. Il est d’origine tunisienne. […] Il vit dans le parking du Centre-Bourse, près du Vieux-Port. […] Je l’ai rencontré là, avec un médecin bénévole de la mission, dans son lieu d’habitation, avec ses matelas, ses cartons et ses vêtements pendus. […] Je me souviens m’être approchée de lui, et qu’à ce moment-là … 

« Bonjour  Marie-France ! »

Très émue, et inquiète à la fois, je reste sans voix : comment sait-il mon prénom ? Je l’interroge du regard :

« Tu ne te rappelles pas de moi ? Tu étais au pavillon 9, à l’hôpital Edouard-Toulouse, tu étais toute jeune, et maintenant … Mais tu es une belle femme ! » (9). M. Bethi ramène Marie-France trente-cinq ans en arrière, alors qu’elle avait vingt ans et qu’elle travaillait comme infirmière de secteur psychiatrique. Toutes les semaines, elle ira le rencontrer, chez lui, avec une collègue de la mission. C’est ainsi que s’est fabriqué leur rencontre. Qu’est-ce que le soin, que les anglo-saxons nomment care ? Simplement rappeler à quelqu’un, en perdition, qu’il est et reste un homme, à nos yeux, quoi qu’il lui arrive. Etre là. Simplement être là. 

Que sont devenues ces équipes mobiles, ces maraudes pendant les confinements ? Qui a pris soin des personnes à la rue ? Le care  est précaire. Garance Faure, infirmière en psychiatrie dans deux  centres de consultations psychologiques pour adolescents, note dans un ouvrage récent, consacré aux soins pendant la crise sanitaire, que lors de cette période personne ne s’est vraiment soucié de la psychiatrie et des personnes qu’elle suit : « Et cela dure depuis très longtemps. C’est invisible et nous sommes invisibilisés. On l’a vu dans la fermeture des lieux, notamment ambulatoires. Cela peut disparaître du jour au lendemain. » (10) Le care est précaire. 

Dominique Friard

Références bibliographiques non exhaustives

  1. FOUCAULT (M), Histoire de la folie à l’âge classique, Paris ? UGE, coll. 10/18, Paris, 1964. 
  2. LAPLANTINE (F), Anthropologie de la maladie : étude ethnologique et thérapeutiques dans la société occidentale contemporaine, Coll. Bibliothèque scientifique Payot, Payot, Paris, 1993. 
  3. EMMANUELLI (X), MALABOU (C), La grande exclusion, Bayard, Paris, 2009. 
  4. FURTOS (J), Les cliniques de la précarité : Contexte social, psychopathologie  et dispositifs, Elsevier-Masson, Paris, 2008. 
  5. LAVAL (C), Des psychologues sur le front de l’insertion, Etudes, recherches, actions en  santé mentale en Europe, Erès, Paris, 2009. 
  6. DECLERCK (P), Les naufragés, Avec les clochards de Paris, Paris Pocket, 2003.
  7. MERCUEL (A), Souffrance psychique des sans abri. Vivre ou survive, Odile Jacob, Paris, 2012. 
  8. SANLAVILLE (D), Psychiatrie, hôpital, prison, rue … Malades mentaux : la double peine, Comprendre la société, Chronique sociale, Lyon, 2019. 
  9. NEGREL (M-F) & (R) dir., Résistance et travail de rue, Editions d’Une, Paris, 2019. 
  10. FAURE (G), La décision de fermer les structures ambulatoires du jour au lendemain fait que nous sommes déjà un peu dans le monde d’après, in Prendre soin en santé mentale. Entretiens avec des soignants sur la crise sanitaire et les perspectives, Coll. Si c’était à refaire ?, Ed. Seli Arslan, Paris, 2021. 
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Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

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