Viviane Maier, Mary Poppins de la photographie ?

Viviane Maier, Mary Poppins de la photographie ?
Viviane Maier, Mary Poppins de la photographie ?

Viviane Maier

Lecture cérébrotopsique d’une photographe de l’invisible

By Serena Davis

« Elle ne pouvait pas être intelligente, c’était une gouvernante ».

S’il est vrai que les murs ont des oreilles, il est à espérer que ce murmure ne soit pas parvenu jusqu’à celles de Viviane Maier. 

Sur les murs, du musée du Luxembourg, les photographies en noir et blanc sont classées par thèmes : d’abord, les autoportraits, que les miroirs dupliquent en multiples visages, telles des matriochkas. Cette gouvernante austère aux allures de garçonne insère son image dans toutes sortes d’objets, comme une façon de duper le réel, de pénétrer les choses par le biais du visuel.  

Plus loin, des portraits d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards, de toutes origines, de toutes classes sociales. Des regards hagards, qui semblent capturés au hasard. Fallacieuse apparence. Des paysages aux allures de cartes postales, le projet initial aux scènes de rues new-yorkaises chassées au hasard des voyages, le projet final… de la nature à l’artifice.

Genèse paradoxale d’un destin dans sa toile.

Des pieds qui vont et des mains qui font. 

Des enfants, insouciants, curieux, l’air triste ou l’air heureux.

Peu à peu, l’être s’efface. Seuls restent des objets, des ombres, subtiles formes géométriques et spectrales.

Ici, les marins semblent des fantômes, là, les passagers ont l’allure des allants.

Le passage… comme une subtile traduction du temps qui passe. Le pas sage. Des gens, sur-pris sur le moment, exposés à nu, sans pudeur ni jugement.

Des fenêtres, des portes, une chaise vide posée devant Versailles et… l’homme semble avoir disparu, terré dans l’indicible, fondu dans l’inconnu.

À la fin, il est revenu… sous les traits des acteurs. La couleur s’invite à son heure. 

Elle joue. Viviane observe, analyse et elle joue. Comme une enfant, elle joue. Elle joue son propre rôle. 

Dans son jeu elle se perd, prise à son propre rêve, frappée par la lumière.

150 000 négatifs, 150 films rassemblés par John Maloof, collectionneur à l’œil alerte, révélateur du génie posthume. « Heureuses ? » obsessions croisées… 

Une image contenant texte, homme, personneDescription générée automatiquement

Devant moi, deux femmes discutent.

« Elle ne pouvait pas être intelligente, elle était gouvernante » dit l’une d’elle.

Ais-je bien entendu ? 

Elle n’était pas gouvernante et accessoirement photographe, elle est devenue gouvernante parce qu’elle était photographe. 

Psychose en partage, talent sans héritage.

Un talent tout à la fois perceptuel, conceptuel et technique. Atypique. Inclassable. 

Non, rien ne laissait présager de telles capacités, et, si l’on en revient à la question de l’influence de ses traumas dans sa manière de percevoir et de transcrire le monde, son talent parcimonieusement travaillé semble une disposition innée.

Née à New York le 1er février 1926, fille d’une mère française, paranoïaque et négligente et d’un père alcoolique, violent, sœur d’un toxicomane schizophrène, Viviane est vite confrontée à la solitude, à laquelle elle s’adapte par des alliances affectives stratégiques avec des personnes de son entourage ou de bonnes gens rencontrés au hasard. 

Autodidacte, son intérêt pour les journaux n’est pas sans rappeler celui de Saramago, anecdote rapportée dans son roman autobiographique « Menus souvenirs », mais il dépasse la simple curiosité. Car chez elle, cet intérêt devient obsessionnel, maladif. Ce TOC mettra son art sous cloche. À moins que ce ne soit là, justement, toute la grandeur de son œuvre.

Si l’intelligence peut être définie comme « la faculté de connaitre, de comprendre », alors Viviane, sans terreau fertile à la connaissance, est éminemment intelligente. 

Si l’on entend l’intelligence comme « l’ensemble des fonctions mentales ayant pour objet la connaissance rationnelle », son sens aigu de la géométrie, sa capacité à arranger les formes, dans une manie mathématique, démontre une intelligence pratique et analytique qui ne fait pas ombrage à son intelligence intuitive. Bien au contraire, encore une fois, elle joue sur les deux tableaux, aux frontières du réel. 

La photographie répond à un besoin de réalisation et d’estime de soi qu’elle peut affirmer, justement, parce qu’elle, ne manque de rien. L’objet et le projet comptent plus que l’argent, avec lequel elle entretient des rapports étranges. Il lui en faut, mais pas plus qu’il ne le faut ; elle emprunte, mise, mais n’optimise rien.

Elle travaille, appareil en main, à hauteur d’enfant, pour vivre, explorer, chercher dans l’apparence la face cachée de l’univers, cet autre réel dans lequel elle joue à cache-cache.

L’appareil est sa clef, son passeport pour la vie terrestre qu’elle observe avec recul, critique et ironie, dans un détachement qui peut être maladroitement perçu comme non émotionnel. 

C’est tout l’inverse.

Des paysages du Champsaur aux villes américaines, des amérindiens aux stars de cinéma, des enfants des rues aux vieux bourgeois, des objets usuels aux tas de détritus, du rire aux larmes, elle cherche, à travers ses sujets, le double sens de cette vie à sens unique dans laquelle elle flotte comme un être à part. 

Son poste de gouvernante, à défaut du succès au départ escompté, est son passe-droit vers cet art qu’elle place, parfois, au-dessus des lois, jusqu’à se montrer intrusive, à la manière d’un paparazzi. 

Car elle n’est pas Mary Poppins, Viviane, personnage fantasque qu’elle abhorre, d’ailleurs. 

Les dessins animés, elle a les siens. Ceux de ses rêves d’enfants, sûrement, ces rêves qu’elle a dessinés dans sa tête et qui y sont restés, personnages libres et fiers qui tour à tout transparaissent et disparaissent pour se fondre dans ses clichés.

Combattante féministe, engagée pour l’égalité, sexuelle, raciale, plus de gauche que de droite, Viviane porte haut et fort les couleurs arc-en-ciel si chères à Joséphine Baker

Hormis les Gensburg auxquels elle s’attache, les enfants ne l’aiment pas et certains la détestent, la trouvant froide, austère. Pourtant, ils la dépeignent en reine. Allez savoir pourquoi. Les souvenirs sont d’ineffables mystères, doux-amers. 

Elle n’aime pas le contact, Viviane, ces gestes intimes qu’elle capte à la volée, elle se les refuse. Cette proximité qu’elle appréhende, elle la capture, se la procure sans permission. Voyeuriste, possessive, opportuniste et intrusive. 

Narcissique ? « Celui qui s’aime avec assez d’intensité transforme tout ce qu’il y a autour de lui en richesse » dit Nathalie Sarraute. 

Sûre de son talent, à la manière de Gertrude Stein. Qui peut lui reprocher ?

Egoïste ? Oui, égoïste au service des opprimés, minorités, amérindiens, femmes, gens de couleur dans une Amérique ségreganiste. Egoïste engagée au sein de mouvements auxquels elle était affiliée.

Telle fut la vie de Viviane Maier. Une vie à réaction. Une vie en réaction.

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L’art de la dissimulation : syndrome dissociatif ? Et si la photographie était cette fenêtre, cette ouverture par laquelle elle communique avec le réel, comme une passerelle entre son monde interne et le monde extérieur ? 

Cette dualité n’est pas sans rappeler l’intérêt d’autres artistes pour la porte, qu’ils soient classiques, comme Victor Hugo, dessinateur de l’ombre « Ubi Claves, Alias Porta » ou contemporains telle Geneviève Asse, la reine du bleu « Je suis dedans et dehors ». La photographie est sa ligne rouge.

Simone de Beauvoir disait « il y a des femmes qui sont folles. Il y a des femmes qui ont du talent. Mais aucune femme n’a cette folie dans le talent qu’on appelle le génie ». Si la folie, plutôt qu’une prétendue tare, était un ingrédient de son talent ?

Son refus du contact pourrait être le signe d’un problème d’ancrage, auquel le filtre de l’image viendrait répondre en écho. Une façon différente de voir le monde, à travers le spectre de ses émotions, indicibles mystères d’une âme voyageuse dans un corps somnifère. 

L’ombre et la lumière. 

Spectatrice. Spectatrice d’un univers qu’elle ne peut vivre que via le spectre du Rolleiflex, devenant par là-même actrice. 

Une spectactrice

Le monde est cette carte postale dans laquelle elle se balade, cœur errant, en apparence sans émotions. Ces sentiments enfouis surgissent « à la carte ». Ce peut être une texture, une forme, une image. Alors, le monde du dedans se mêle au réel et un mélange étrange en émerge et la submerge.

L’intelligence aigüe, l’acuité visuelle sont une façon d’interpréter ces choses qu’elle ne peut toucher. La liberté de l’esprit crée un monde en couleurs qu’une seule tache peut noircir. 

Alors, ô malheur. 

La féérie tourne à l’horreur.

Mais l’horreur ne dure pas, chassée par les fantômes du cœur.

Viviane est seule, murée dans son bonheur. Un monde tout en couleur qu’elle a peint à la gouache de son monde intérieur. Telle Séraphine, ses photos sont son tapis de fleurs. Poupées, journaux, enfants, sourires, rancœur sont les atomes de son monde intérieur. 

Le musée ne pouvait trouver mieux que la musique d’Emilie Weibel pour entrer dans l’univers dissocié de l’artiste photographe. Coup de cœur de l’auteure de cet article pour le titre scène de rue. Simple parenthèse digressive.

Une personnalité atypique et troublante ne peut être perçue que comme un « personnage », terme récurrent dans la bouche de ceux qui ont témoigné.  Comme toujours, la maladie mentale est voilée, tamisée, passée sous silence, comme un trait triste et sombre, revers fatidique d’un talent incompris. Quand cessera-t-on de croire que la folie condamne ? Le cas Maier apporte encore une fois la preuve que la lumière se cache dans les zones les plus sombres, celles justement, que la folie dévoile. Ce à quoi Goldstein, John Maloof et Ann Marks se sont, fort heureusement et n’en déplaisent aux conspirateurs, intéressés.

Pamela Travers, disait que c’est à travers l’ordinaire que l’on peut percevoir l’extraordinaire, Vivian Maier n’est pas un personnage, elle n’est pas Mary Poppins, elle est l’auteure du personnage ; derrière des photos ordinaires, elle met en lumière un monde insubstantiel. Etant l’auteure, elle est « elle », de tout son être, des pieds qui la promènent à la tête qui l’entraine, la femme au chapeau de feutre.

Enfin, cessons de voir le handicap comme la terre du malheur ! Regardons ces images : elles respirent le bonheur. Elles disent :

« Je suis Viviane Maier. Je suis l’enfant rebelle, l’adolescente cheftaine, la joyeuse vagabonde, l’espionne espiègle, la veille femme sur le banc »

Retrouvez l’exposition Vivian Maier jusqu’au 16 janvier 2022 au Musée du Luxembourg. Ouvrage à consulter : Vivian Maier révélée, Ann Marks, 2021. Documentaire à regarder : À la recherche de Vivian Maier, Charlie Siskel et John Maloof, 2013.

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Serena Davis

Née en 1985, Serena Davis est une écrivaine inclassable, auteure de deux ouvrages récents, une comédie romantique moderne « Les chats retombent toujours sur leurs pattes » et un roman mélodramatique sur la combativité féminine « Les pendules ne sont pas toujours à l’heure » coécrit avec sa maman, Mary White.

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