Témoignage sans imagination d’un enfant placé

Témoignage sans imagination d’un enfant placé
Témoignage sans imagination d’un enfant placé

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, enfin avant d’être un enfant, je suis un être humain.

Je veux dire, que je n’ai pas choisi, mais je fonctionne avec des besoins.

J’ai besoin de manger, de dormir, d’éliminer ce que j’ai mangé, et de me fatiguer, de bouger, de découvrir.

J’ai besoin d’être regardé, voire admiré, j’ai besoin de me sentir aimé.

C’est comme le soleil pour les plantes.

Si personne ne m’aime, je ne peux pas grandir.

Et si le soleil n’est pas là, au-dessus de ma tête, je dois me tordre, me plier, me courber, comme un arbre pour ressentir le chaud, la lumière.

Si je ne trouve pas le soleil, ou juste un petit rayon de soleil, je meurs.

Je suis vivant, il y avait donc de la lumière.

Je suis un enfant, ne me demandez pas, pas encore, de savoir aimer.

Je n’ai pas emmagasiné assez de chaleur pour en redonner, pour aider d’autres plantes à pousser

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, alors je ne sais pas me débrouiller seul.

Il parait que les animaux savent marcher dans l’heure qui suit la naissance,

Moi, je ne sais rien faire, ou presque rien faire.

Je sais pleurer, crier, faire caca, faire pipi et vous regarder.

En vrai, je ne vous vois pas vraiment, je ne vous entends pas vraiment, mais je perçois votre présence.

Je ne comprends rien, mais quand votre voix est douce, je me sens mieux.

Et même simplement quand votre voix est là, quand vous êtes présents, il se passe un truc étrange.

J’existe.

C’est con, mais je n’ai encore aucune intelligence, j’ai besoin de vous, mes soleils pour oser grandir.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, et cela ne s’est pas bien passé.

Je n’ai pas compris, mais rapidement vous, mes soleils vous avez fait du tonnerre, de l’orage.

J’avais besoin de chaleur, et vous m’avez brûlé avec vos cigarettes.

J’avais besoin de douceur, et vous avez fendu ma peau avec une lame de cutter.

Je suis devenu un drôle de tableau, pas vraiment une œuvre d’art.

Juste un « con » gravé sur mon ventre.

J’ai pleuré, je ne sais faire que cela.

Vous avez ri, donc ce n’était pas important.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, je ne suis pas encore un grand.

Mais j’ai grandi, un peu ; j’ai appris.

Pour recevoir vos lumières, vos chaleurs, il faut se plier,

Il faut se tordre,

Il faut se tordre de douleur.

Je meurs ou je vis difforme.

Je ne sais pas choisir.

Je ne sais pas me suicider ;

Je suis un enfant, et j’essaie de grandir.

Vous savez, je fais ce que je peux.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, et j’ai appris des leçons ;

Enfin, quand je dis j’ai appris, comprenez que j’ai appris comme un enfant,

Car je ne suis qu’un enfant ;

Je n’ai rien pensé, je n’ai rien calculé,

Non les leçons sont juste en moi, gravées en moi,

Comme le mot « con » sur mon ventre.

J’ai appris que pour avoir du soleil, ou ce que vous appelez amour.

Il faut souffrir.

Il faut accepter de souffrir ;

L’amour, le soleil, le feu, la douleur, c’est pareil !

C’est la vie. C’est la vie !

Quand il n’y a rien, personne, pas de cri, pas de présence, pas de voix, c’est la nuit, c’est la mort qui approche.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, maintenant je suis un enfant placé ;

Mes soleils, mes soleils à moi sont disparus.

Enfin, ils sont devenus très rares, mais quand ils peuvent, ils me promettent les tropiques, le bonheur.

De toute façon, ce sont mes soleils.

Moi, je me tords pour les entendre, je me tords pour qu’ils me réchauffent.

Et maintenant que j’ai un corps, que j’ai des mains, que j’ai des pieds, que j’ai des griffes, que j’ai des dents…

J’écarte tout ce qui me sépare de mes soleils.

Quand une voix veut me charmer, quand un corps se rapproche, je sais qu’ils veulent me dominer,

Ils veulent m’éloigner.

Ils vont me faire mal, alors moi je les tue avant.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, un petit con placé.

Parfois je perds pied.

Parfois je perds mes racines.

Ici, il y a cette femme au rouge à lèvre.

Elle est belle.

Parfois je l’aime, enfin je veux dire que j’accepte sa chaleur,

Que par instants je grandis, droit, fier, beau.

C’est une sorcière,

Elle m’envoute.

J’ai bien compris, elle ne se fâche pas, elle m’achète des cadeaux ;

Elle s’occupe de moi.

Mais elle fait ça pour elle.

Elle se moque de moi, elle a même ses enfants à elle.

Elle fait ça car c’est son métier.

Elle est voleuse d’enfants.

C’est une sorcière.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, et parfois je cède.

Mais de plus en plus souvent je lui dis non,

Je me révolte.

Je crie ;

Je hurle.

Je la griffe.

Je déchire ses vêtements.

Je casse tout autour de moi, d’elle, de nous.

Je tue tout le monde.

Les autres enfants ;

Ses enfants.

Je tue.

Mais je ne sais pas me suicider, je ne suis qu’un enfant.

Je la déteste.

Car elle est belle,

Car j’adore sa voix,

J’adore sa présence,

Car je voudrais être son enfant.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, et je ne suis pas son enfant.

Elle me ment.

Son amour, c’est une sorcellerie,

C’est un faux soleil ;

Oui, j’aimerais qu’elle soit ma maman,

Si ce n’était pas une menteuse ;

Ma vraie maman, elle m’aime

Même si elle me fait mal.

L’amour et la douleur, c’est pareil

C’est la vie.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant, et je veux tout détruire.

Je veux être le plus fort.

Je les vois arriver, tous ces gens payés pour m’aimer, me dresser, m’éduquer.

Je ruse, j’évite, puis je crie, je les détruis.

Pour l’instant je ne sais que crier.

Quand je prends un couteau, je ne leur fais pas peur.

Pas encore.

Un jour je serai assez fort,

Je les tuerai tous.

Et je serai libéré.

Je les tuerai tous, sauf elle

La fille au rouge à lèvre.

Elle sera bien obligée de devenir ma maman.

Bonjour, je m’appelle Karl,

Je suis un enfant.

L’orgue de barbarie. Jacques Prévert

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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