[Témoignage Oublié] Nous étions des enfants !

Témoignage Oublié
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A Danielle et Bruno

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Je vous parle d’un temps où le mode ado n’existait pas, nous passions d’enfants à adultes. Nous étions donc 6 enfants entre 13 et 16 ans, fréquentant le même collège de campagne, le même préau où nous partagions en cachette les mêmes clopes et préparions les mêmes conneries de gosses.
A six, quatre garçons et deux filles, nous étions ‘la bande’ celle qui frimait et se faisait remarquer en répondant aux profs et en amusant la galerie ; bons élèves malgré tout et tous de biens élevés, oserais je dire en souriant, malgré tout !


Impossible de toucher à l’un sans atteindre les autres, donc intouchables…
J’étais la copine attitrée du chef de la petite bande, Bruno, grand de taille, ceinture noire de judo, jean délavé, blouson de cuir et santiags et nous vivions heureux dans l’insouciance totale jusqu’à ce que d’enfants nous devenions adultes en une journée… Le 9 mars 1977.

L’époque des mobylettes, des ‘motos’ 50 et 125 à nos âges et Bruno ramena fièrement sa licence 125 et la moto qui allait avec qu’il aimait autant qu’il m’aimait, je crois, donc beaucoup…
Il faisait beau ce jour là et d’autant plus beau que nous sortions tous ensemble avec nos 4 vroum vroum… Patrick et Francis en mobylettes Claude en 50 mon amie Danielle derrière lui et moi chevauchant la 125 derrière Bruno.
Ils sont tous passés me chercher étant donné que j’habitais à 7 km du village où les garçons allaient disputer un match de foot inter collèges.


Etrangement, avant le match, Bruno m’a mis autour du coup son porte bonheur qu’il ne quittait jamais, une dent de lion passée dans un lien de cuir.
J’avais 15 ans et Danielle, ma meilleure amie, n’en avait que 13 mais très mature, presque plus que moi car nous ne vivions pas dans la même insouciance, elle étant fille de fermiers, Patrick étant son grand frère et Francis son cousin, après les cours il y avait pour elle ‘ les corvées’, des journées comme celles-ci étaient donc doublement fête et liberté.

Je me revois allongée dans l’herbe près du stade, portant un jean brodé de mes mains de haut en bas ceci mêlant fleurs et cœurs, un chemisier bleu, blouson jean et bottes jean, écoutant mon amie encourager les garçons à gorge déployée.

Après le match, nous sommes restés là tous les 6 assis dans l’herbe, riant aux blagues habituelles de Francis partageant sodas et bonbons ‘Batna’ ;  heureux comme des enfants que nous étions. Le seul couple, Bruno et moi, se faisant charrier par les autres au sujet de nos bécotages.


Puis il fut l’heure de rentrer, l’heure donnée par les parents à ne pas dépasser sous peine de ne plus sortir durant des semaines.
Tous les casques remis, le dernier baiser de Bruno, sans savoir que ce serait le dernier…Nous reprîmes tous ensembles en se suivant, la route menant chez moi, Bruno et moi en tête ayant la plus puissante des 4 bécanes.

Deux kilomètres plus loin, à la sortie d’un virage, un 38 tonnes arrivait face à nous, se déportant sur nous, Bruno compris en une fraction de secondes qu’il lui serait impossible de l’éviter et détachait mes mains de sa taille m’expulsant de la moto.

Dans ces moments là toute la scène arrive au ralenti à votre cerveau et je me revois voler, je m’entends tomber doucement alors que ce ne fut évidemment pas le cas et j’entends également loin, très loin un fracas épouvantable et puis j’entends clairement hurler, reconnaissant la voix de Danielle criant mon prénom près, tout près de moi.

Mes yeux peinent à s’ouvrir mais je l’aperçois derrière une sorte de toile invisible aux autres, elle est à genoux devant moi, je vois du sang partout sur moi mais je n’ai pas mal, maintenant j’entends et reconnais la voix de 3 des garçons, Claude, Patrick, Francis mais pas celle de Bruno et puis celle d’un homme que je ne connais pas, alors j’appelle

Bruno mais aucun son ne sort de ma bouche jusqu’à ce que mon regard se pose sur lui gisant devant le camion sans son casque et je vois le sang sur son visage et là ma voix se déploie à briser des montagnes « BRUNO » il ne me répond pas, ne réagit pas, je veux aller près de lui mais ni mes jambes ni mes bras m’obéissent.


Mon chemisier, mon jean et mon blouson sont en lambeaux et se couvrent de sang. Ma gourmette est en morceaux à côté de moi mais le porte bonheur de Bruno est toujours autour de mon cou.
Les garçons sont penchés sur moi me rassurant, me dorlotant, me répétant que ça va aller sans y croire dans leurs voix je le sens et ils partent tous les 3 chercher des secours laissant cette pauvre enfant de 13 ans qu’est mon amie seule avec Bruno et moi.

Je sens aussi dans sa petite voix que c’est grave que tout est grave, j’entends qu’elle refuse toute aide de la part de l’autre voix que j’ai réussi à identifier comme étant celle du chauffeur du camion, je réalise qu’elle l’insulte de mille et un mots tout en me tenant serrée contre elle, comme s’il pouvait encore représenter un danger. Puis le visage de l’homme devient net et je ne l’oublierai jamais.

Pompiers… Ambulances… Hôpital… Premiers soins… Radios… Opérations…
J’ai mal maintenant, on me recoud de partout, on me plâtre le bras, l’on m’explique que ma jambe gauche est brisée ainsi que mon poignet droit et deux de mes doigts.
Trimbalée de couloirs en couloirs j’aperçois mes 4 amis, ils resteront la nuit entière dormant à mon chevet chacun leur tour. Je ne sais toujours pas où est Bruno et je demande et redemande. Mes amis évitent mon regard, ma mère aussi et moi je suis certaine qu’il va franchir la porte de ma chambre avec des pansements et des plâtres et qu’il va me sourire et que tout ira bien.

Bruno ne franchira jamais ma porte il décédera dans la nuit. J’apprendrai plus tard que la violence du choc a fait que son casque est resté coincé dans le volant du camion le faisant ainsi retombé sur la route sans protection et que s’il ne m’avait pas éjectée, je ne vous écrirai pas ces mots pour lui aujourd’hui.
 
Danielle arrêtera le collège pour s’occuper de moi 24 h sur 24 et 7 jours sur 7 durant 18 mois. Elle mourra jeune d’une cirrhose du foie étant devenue dépendante à l’alcool dès l’âge de 13 ans.


Le chauffeur du camion qui avait pourtant un grave précédent ayant tué ses parents dans un accident de voiture n’aura aucune condamnation  et conduira peu de temps après un car scolaire.

Nous étions des enfants…

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Diane [Auteur]

De formation, je suis psychanalyste Reichienne ce dont je suis fière : Reich, bien loin de ceux qui ont appauvri l'humain dans toutes ses dimensions ! J'ai suivi les cours de Jacques Lesage de la Haye Personnage haut en couleur connu pour ses manifestes contre la psychiatrie.

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