Tatiana Mukanire Bandalire : Au-delà de nos larmes

Tatiana Mukanire Bandalire
Tatiana Mukanire Bandalire

Tatiana Mukanire Bandalire

La lecture la plus difficile de l’année.

Sans aucun humour, le grand bonheur de ce livre « Au-delà de nos larmes » de Tatiana Mukanire Bandalire, c’est qu’il est très court.

Il fait 76 pages, et je n’ai pas rêvé d’une page 77, 78…

L’horreur !

Non, pas l’écriture de Tatiana, bien au contraire, mais les récits qui s’additionnent, qui s’empilent, qui détruisent, pas à pas notre espoir d’humanité.

Elle relate, sans pathos, sans « littérature » le viol, la torture, le meurtre, le rejet, la souffrance, la mort. Tout est vrai, tout est nauséabond. Elle témoigne pour toutes, et pour tous des massacres en ex-Zaïre, en RDC (République démocratique du Congo ).

Le schéma décrit est simple, répétitif ; des hommes en bande tuent, violent, mutilent. Des femmes, essentiellement, meurent accouchent, sont rejetées, vivent dans la honte, élèvent des enfants honteux… Tatiana est la coordinatrice des « SURVIVANTES », et porte leurs larmes et leur parole.

Pourquoi ?

Plus on avance dans cette lecture, moins on peut comprendre la barbarie. Ce n’est pas le résultat d’une bande particulièrement violente, c’est une pratique immense, banalisée. La femme est un objet, un jouet…

Virgine Despentes expliquait : « Les femmes noires qu’on voit remuer les fesses avec une troublante efficacité dans les clips 50 cents, on peut nourrir à leur endroit toute la condescendance qu’on veut, en les plaignant de ce qu’elles se font utiliser comme des femmes dégradées : elles sont filles d’esclaves, elles ont travaillé comme les hommes, ont été fouettées comme des hommes. Angela Davis : « Mais les femmes n’étaient pas seulement fouettées et mutilées, elles étaient aussi violées. » Engrossées de force et laissées seules pour élever les enfants. Et elles ont survécu. Ce que les femmes ont traversé, c’est non seulement l’histoire des hommes, comme les hommes, mais encore une oppression spécifique. D’une violence inouïe. D’où cette proposition simple : allez-vous faire enculer, avec votre condescendance à notre endroit, vos singeries de force garantie par le collectif, de protection ponctuelle ou vos manipulations de victimes, pour qui l’émancipation féminine serait difficile à supporter. Ce qui est difficile, c’est encore d’être une femme et d’endurer toutes vos conneries. Les avantages que vous tirez de notre oppression sont en définitive piégés. Quand vous défendez vos prérogatives de mâles, vous êtes comme ces domestiques de grands hôtels qui se prennent pour les propriétaires des lieux… Des larbins arrogants, et c’est tout. » (King Kong théorie)

Ce parallèle entre l’Afrique et l’Amérique raconte cette même Histoire. L’oppression des femmes, et en particulier des femmes noires.

Quelle réponse ?

Tatiana n’entre pas dans la haine, la vulgarité, elle a un projet qu’elle exprime dans le chapitre « Lettre à mon bourreau » : « Pour moi, l’espoir était fragile et ne tenait qu’au fil de ma volonté. Mais c’est cette douleur qui m’ appris à me battre et m’a transformée en une personne plus forte et meilleure. J’ai dès lors décidé de te faire face ; tu sais que je me suis déjà battue pour récupérer ma fierté et ma force. Malgré la situation difficile de mon pays, je travaille dans l’agriculture, l’élevage et dans le développement de ma communauté. Je me bats et je continuerai à me battre pour que plus jamais tu ne recommences, et si jamais un jour, tu essaies de recommencer, je serai là à te barrer la route par tous les moyens légaux possibles. »

Mais Tatiana le sait, et elle le dit à la fin de son ouvrage. Ces monstres, ces assassins agissent impunément, car les intérêts supérieurs sont les intérêts de notre société. Vous savez ces minerais si indispensables à nos téléphones…

« Une chose est dure à comprendre : les cris des mères, des filles, des petites-filles et de certains hommes continuent de retentir. Des femmes sont violées par dizaines, voire par centaines en une nuit. Personne n’en parle. On ne pense qu’aux morts. Et si on en parle, on dit qu’il n’y en a pas beaucoup, on dit que ce n’est pas grave, et puis on se tait. Pas de déclaration, pas d’excuses. Tout le monde est impliqué, du plus jeune au plus vieux, du plus pauvre au plus riche. Tous, nous utilisons nos téléphones en fermant les yeux devant ces milliers de morts ou de femmes violées, mortes dans leur propre corps. »

On voudrait que tout ça ne soit pas vrai…

Cette lecture est une agression, plus on sait plus on veut nier le réel, plus on veut fermer les pages. Un milliard de fois plus petit qu’un viol, la sensation est un mélange de révolte, de sidération de dégout, de honte.

Tatiana se bat à coups de poings, ses uppercuts sont terribles.

Merci, Tatiana Mukanire Bandalire pour ta juste violence !

Total Page Visits: 877 - Today Page Visits: 3

David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

3 réponses

  1. Nicolas dit :

    Le RDC à une histoire récente parmi les pires de tous les pays du monde et évidemment les femmes n’ont pas été les moins épargnées.
    Je recommande vivement le livre « Congo, une histoire » de David Van Reybrouck, un ouvrage dur et sans concession sur l’histoire de ce grand et majestueux pays.

    On peut y lire le témoignage d’une femme dont le mari est mort dans des conditions terribles : des rebelles l’ont tués de plusieurs coups de machette et ont obligés sa femme à le découper en petit morceau, elle a du ensuite étaler les morceaux de son mari sur une natte et ils l’ont obligés à dormir dessus toute la nuit. Pour rajouter à l’horreur les rebelles ont violés ses jeunes filles devant ses yeux.

    Et bien vous pouvez le croire ou non mais cette femme au nom de la réconciliation nationale, de la paix entre les peuples du Congo était prête à envisager le pardon. ENVISAGER LE PARDON !

    Ces femmes ont une force qu’aucun homme n’a, aucun.

  2. Nicolas dit :

    Je vais lire ce livre, merci pour le partage.

    • Merci Nicolas, je vais aussi m’intéresser au livre que tu conseilles. Par mon boulot, j’ai cotoyé quelques personnes qui ont échappé aux massacres. les familles ont été déchirées, atomisées, détruites par ces combats. et, elles gardaient l’espoir d’une grande nation. merci de ta contribution.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *