Solidarité Ukraine : 12 artistes s’unissent pour la paix

Solidarité Ukraine : l'amour en bleu et jaune, par Daniela Pirronitto
Solidarité Ukraine : l’amour en bleu et jaune, par Daniela Pirronitto

Solidarité Ukraine 

Le 15 avril dernier, Lionel me demanda d’écrire un article sur l’Ukraine. Drôle d’idée, qu’allais-je écrire sur la guerre, moi qui n’ai jamais fait la guerre ?

Sur l’art, oui, je peux écrire, mais sur la guerre… hum… la guerre dans l’art ? ça aurait pu être une idée… j’aurais peut-être parlé de Victor Braüner ou de Francis Gruber, de Stefan Zweig ou de Gertrude Stein…

J’aurais certainement parlé au passé. Mais quelle analyse peut-on faire d’un fait présent, quand on n’a pas de recul ? Il n’est pas encore l’heure de faire le bilan, malheureusement.

Alors, j’ai laissé mes morts et j’ai cherché du côté des vivants, sans trop savoir ce qu’ils allaient bien pouvoir me raconter. J’ai lu et vu des choses très intéressantes. Nous en reparlerons sûrement. Parmi toutes ces lectures, il y avait Le pingouin (roman du de l’ukrainien Andreï Kourkov).

Je n’avais toujours aucune idée de ce que j’allais bien pouvoir écrire sur la guerre, mais j’avais au moins un bon roman. C’est à la page 190 que m’est venue l’inspiration. Sonia, la jeune fille de Micha, pas le pingouin, l’autre, dessine le pingouin Micha. La douceur et l’innocence de l’enfance, dans un monde de violence.

Alors je me suis lancée dans un projet commun. J’ai proposé aux élèves de mon atelier d’écriture d’écrire non pas un recueil collectif, mais une nouvelle collective.

Pour affronter le mauvais temps, les manchots se serrent les uns contre les autres.

L’histoire que vous lirez ci-dessous est une véritable chaîne littéraire, un récit à douze mains.

Très vite, d’autres artistes se sont associés à ce projet. Sable, aquarelle, photocollage… les tableaux qui vous sont présentés font appel à des techniques variées.

Le 25 avril dernier, alors que ces talents étaient lancés dans cette incroyable chaîne artistique et que je publiais à gogo des pingouins en « story », le monde fêtait la journée du pingouin.

Le pingouin a progressivement envahi ma tête, puis mon appartement : du recueil de photographies de Tom Jacskon, Les manchots (2020), au fond d’écran de mon smartphone, en passant par la peluche pingouin. Ce ne sont là que les symptômes précurseurs d’une obsession qui, je pense, me poursuivra un bon moment. Le problème, c’est que dans mon esprit perché, les choses que j’invente finissent par exister.

D’ailleurs, je vous laisse avec les artistes… il est l’heure de nourrir mon pingouin !

L’amour familial, par Claudine Verez
L’amour familial, par Claudine Verez
   Marque-pages : Christelle Duvernois, atelier de la forge
   Marque-pages : Christelle Duvernois, atelier de la forge

L’histoire dévie

Je joue un dernier air sur mon piano, nostalgique. Ultime plaisir hédoniste dans ce décor désarticulé, mon appartement. Il ne me reste qu’à prendre ma vie dans une valise et mon cœur sous le bras.

J’ai emporté son regard bleu avec moi, berger dans cette nuit sans étoiles qui vient de s’abattre sur moi, sur mon peuple, sur mon pays. Sans me retourner, tel un automate, je prends la porte qui n’en est plus une, catapultée par le choc des armes La rue porte l’odeur du souffre. Des gens se déplacent, fantomatiques en cherchant une issue dans ce chaos vivant. On dirait un dessin de Whistler.

Sur le trottoir, je hèle la seule automobile encore disponible qui accepte de me prendre à bord, en route vers cet exil inopiné.

Le conducteur a des épaules larges, un front ridé, un air sûr, détaché et froid.

Une jeune femme d’une vingtaine d’années est assise à côté de moi. Elle exhale un parfum fruité. Sa peau blanche et son regard perdu renforcent cet air fragile que son jeune âge lui donne.

Nous sommes paralysées, ma voisine et moi, nos cris intérieurs cristallisés s’étouffent dans notre regard. Aucun son ne sort de notre bouche, aucune parole, nous n’avons plus de voix.

« Je ne vous lâche pas, assure-t-il. J’ai un contact à la frontière. Vous serez en sécurité toutes les deux. »

Je regarde défiler le squelette de ma ville à travers les vitres embuées, reste d’un passé déformé. Dire que ces immeubles éventrés ou écroulés, ces rues trouées, ces commerces déchiquetés, étaient, hier encore, un havre de paix.

Je suis un personnage du décor, figurante de la scène qui se joue, comme une note de musique rapportée. Dieu ! Je n’ai rien vu de tout cela ! Plus rien ne respire, si ce n’est cette fumée sans feu, relent rance de la Roue invisible. L’absence a figé ma peine comme la neige gèle ce qu’elle couvre.

Nous nous arrêtons au premier checkpoint. Je cherche les yeux de Mykhaïlo derrière les écharpes, les cagoules et les bonnets.

Quelques personnes lui ressemblent ; pourtant, aucune n’est lui.

   Marque-pages : Christelle Duvernois, atelier de la forge
Marque-pages : Christelle Duvernois, atelier de la forge

Je le revois partir, habillé en treillis, le regard faussement assuré, indissociable cuirasse de couleur asse, bleu pur. Que va-t-il lui arriver ? Mes yeux avalent les larmes qui menacent de couler.

La voiture redémarre, m’éloignant encore plus de mon fiancé, les contours de mes rêves se floutent pour disparaître sur la route. Le jour qui se lève est resté sombre et je ne saurais dire si cette grisaille est le fait de la météo ou bien des bombes.

Nous continuons notre voyage vers le hasard, j’entends les bombes, j’en vois à tous les coins de rue, plus qu’il n’y en a. Mon imagination me joue des tours et transforme ma vue ! Ce matériel meurtrier me mate, je sens qu’il voudrait s’approcher de moi, me caresser, me faire sentir tout ce qu’il a de froid et de criminel. Chaque civil en fuite, chaque soldat, qu’il soit russe ou ukrainien, est un danger potentiel ; chaque musette, chaque sac à dos, chaque uniforme a le goût du sang.

Et pourtant, je ne peux m’empêcher de penser que ces hommes, ces mêmes qui tuent, sont nés d’amour et qu’ils ont fait l’amour. Je sens encore sur moi le souffle de Mykhaïlo, l’odeur d’après-rasage, le goût de ses lèvres, ses gestes attentifs et son sourire franc.

Une bombe explose et je sursaute. Le bélier de la guerre cogne à la porte de ma mémoire.

En proie à la psychose, je panique à chaque silhouette que je croise, je vois des armes partout, la peur m’ôte la raison, je ne suis plus moi… j’en viens à prendre nos civils pour des soldats. Bientôt, j’aurai peur de mon propre bras.

Je vis un cauchemar éveillé. Combien de temps cela va-t-il durer ?

          Ma voisine est silencieuse et le chauffeur ne dit rien. Sans doute ne sait-il pas lui-même ce qu’il fait. À voir son front marqué dans le rétroviseur, je dirais qu’il est âgé d’une soixantaine d’années.

Je me demande si je reverrai celui qui devait être mon mari, s’il atteindra cet âge, lui aussi.

La passivité ouvre la fenêtre des souvenirs, ces doucereuses pensées qui sommeillent en sursis, attendant sagement un signe pour remonter à la surface.

Je me souviens du jour de notre rencontre comme si c’était hier. Pourtant, cela fait déjà six ans. Six années d’amour, avec des hauts et des bas parfois, mais à côté de cela, nos petits malheurs n’étaient que l’adynamie de notre bonheur. Le jour de notre rencontre, je revenais de la fac, déçue de mon exposé. Mon sujet n’avait pas eu le succès escompté.

Ma voiture était tombée en panne le matin même et j’avais dû emprunter les transports. Assise à l’arrêt du bus, j’avais sorti mon paquet de cigarettes et mon briquet de ma poche. Je m’apprêtais à m’en allumer une quand j’entendis sa voix.

— Si vous allumez cette cigarette, nous ne pourrons pas faire connaissance.

J’ai cessé de fumer ce jour-là.

Une détonation me sort de mes pensées et me voilà replongée dans cette dure réalité. La roue de la déesse Fortune a tourné.

La nuit tombe sur l’Ukraine dévastée.

***

Deux jours plus tôt, dans mon appartement. 

— Mykhailo, je veux rester auprès de toi. Laisse-moi m’engager avec toi. 

— Mais, Hanna, tu n’arrives pas à ouvrir une bouteille de jus d’orange toute seule !

— J’ai peut-être moins de force mais je suis adroite. Je me sens tout à fait capable de manier une arme.

Mykhailo m’avait regardée, attendri. Il avait pris mon visage de trentenaire farouche entre ses paumes et plongé son regard foudroyant dans le mien.

— Chérie, je veux que tu partes tout de suite. Je ne serai pas bien si je ne te sais pas en sécurité quand je serai au combat.

— Pars avec moi, alors !

Il luttait pour ne pas montrer ce qu’il ressentait et cette douleur contenue m’étais difficile. Je culpabilisais, mais la peur me faisait perdre le contrôle de mes émotions. Triste comme une enfant au premier jour d’école, je laissais s’exprimer ma colère.

— Hanna, tu sais que je n’ai pas le choix. Je ne veux pas déserter. Je dois protéger mon pays.

— Mais tu n’es pas tout seul. Je… je…

J’avais retenu mes propos. Je savais que son départ était nécessaire, pour le pays, mais aussi pour lui-même.

Je n’avais rien dit.

Ses bras avaient étouffé mes révélations, ses épaules avaient absorbé mes larmes.

— Tu le serviras quand nous auront gagné la guerre.

***

— Mesdemoiselles, nous sommes arrivées.

Une rai de lumière pénètre dans la voiture.

Le passeur nous dépose à la frontière. Je lui tends un billet qu’il refuse poliment, puis il s’efface.

Le Centre d’accueil des réfugiés est une vaste cour des miracles. Adultes et enfants arborent une mine déconfite.

Je n’ai plus d’empathie pour personne. J’ai actionné le mode survie. La passagère du taxi est toujours avec moi. Je ne connais pas son nom. Nous n’avons toujours pas échangé un mot, mais nous sommes liées par la fugue.

Aucun mot ne peut exprimer ce que nous vivons.

Les réfugiés qui s’entassent dans cette foule ont tout perdu, leur maison, leurs biens et, pour certains, peut-être même des proches.

Je n’ai pas le temps de m’appesantir sur leur sort.

Un bénévole m’approche.

Il me tend un café et une cigarette qu’il m’allume.

Je ferme les yeux, pose la main sur mon ventre, sur la vie qui grandit.

câlin en bleu et jaune, par Philippe Berthault
câlin en bleu et jaune, par Philippe Berthault

Écouter The Beginning, de Tanguy Poujade (Fox’s Quaver)

Rédacteur : Serena Davis.

Nouvellistes : Nathalie Fontaine Pérales, Catherine Coulon, François Salzenstein, Edmonde Stanislas, Amandine Mege Ythier, Serena Davis.

Illustrateurs : Daniela Pirronitto, Claudine Verez, Christelle Duvernois, Philippe Berthault.

Mannequin : Azzura Jiren

Musicien : Tanguy Poujade

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Serena Davis

Née en 1985, Serena Davis est une écrivaine inclassable, auteure de deux ouvrages récents, une comédie romantique moderne « Les chats retombent toujours sur leurs pattes » et un roman mélodramatique sur la combativité féminine « Les pendules ne sont pas toujours à l’heure » coécrit avec sa maman, Mary White.

1 Response

  1. Avatar photo David Lerenard dit :

    merci

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