Si le petit rien était l’essentiel …

Si le petit rien était l’essentiel …
Si le petit rien était l’essentiel …

L’essentiel

Nos plumes puisent souvent, trop souvent, leur encre dans la lie de notre monde. Nous pensons que notre devoir de noircisseurs de pages est de décrire la noirceur de ce monde. A force, nous risquons de ne voir dans la lumière que l’intervalle entre deux drames.

Aujourd’hui je vais vous raconter une anecdote idiote, sans sens, sans intérêt, qui pourtant me fait réfléchir.

L’oubli …

Je suis parti en vacances, un mois. Un mois pour oublier le monde réel, pour oublier de penser ; un mois pour partager le soleil, la mer, la montagne, le vide de l’altitude … un mois pour vivre. C’était extraordinaire. J’étais à la Réunion avec ma fille, et le dernier vendredi soir, alors que j’étais dans un restaurant avec un couple d’amis, dans un bonheur absolu, je reçois un appel : « Gendarmerie nationale… »

Rien de grave, la gendarmerie de ma petite ville avait été alertée par ma factrice de mon absence, de ma longue absence. J’avais oublié de faire relever ma boîte à lettres. Comme j’ai quelques abonnements, la pauvre boîte commençait à déborder.

Rien de grave, juste une chaîne d’alertes, voisins, gendarmes, pompiers.

J’ai rassuré, « je suis vivant, je rentre lundi, désolé du dérangement. »

Oui, simple oubli, et soudainement le monde s’ébranle pour vous.

Ce n’est pas un détail …

Cette anecdote me fait réagir par plusieurs aspects. J’ai repensé à un retour chez moi, il y a trois ans. Une voiture de la gendarmerie était stationnée devant une maison proche de la mienne. Quand nous sommes sorties de la voiture, une amie et moi, nous avons été saisis par une odeur violente : celle de la mort. Les gendarmes sont venus vers moi, ils venaient de découvrir le corps de la voisine, et il semble que je sois le dernier à l’avoir vue vivante, quinze jours auparavant.

C’est étrange, c’est une sensation étrange…juste un dernier « bonjour ».

J’ai pensé aussi, c’est vrai, rien hors des détails ne disent aux autres, quand vous vivez seuls, si justement vous vivez ou vous mourrez ; il m’arrive de ne croiser personne pendant des semaines. Je fais bien des achats, mais un client absent n’est pas un signe. J’ai quelques vacations, mais elles se font dans d’autres villes …

Et j’ai surtout repensé à une autre anecdote, qui concerne ma factrice. Il y a quelques mois, à mon retour (justement d’une vacation), je découvre qu’un de mes trois chiens est disparu. Rien d’extraordinaire, Ogust a cette capacité à escalader les grillages, pour faire un tour et revenir quand il s’ennuie (interprétation de ma part). La surprise est dans ma fameuse boîte à lettres, la factrice a profité d’un avis de passage pour me signaler qu’elle a récupéré mon chien, et elle me laisse son téléphone …

Un appel, et aussitôt la voiture jaune avec mon colis et Ogust. Est-ce le monde moderne, ou au contraire la résurgence des valeurs anciennes ?

Moi-même, je suis un ancien fonctionnaire des PTT, à l’époque où nous prêtions serment, et que le vocable « service public » avait un sens.

Ma factrice est en fait l’incarnation de ce concept devenu ancien et désuet : le service public.  Ces anecdotes ne sont pas des détails, elles ont des messages d’espoir.

Le dévouement …

En ce moment, je suis très occupé à lire des livrets de travailleurs sociaux qui vont passer devant un jury pour valider leur diplôme. Selon les situations, je suis jury ou accompagnateur. Dans beaucoup de dossiers, ce qui est surprenant, ce sont ces anecdotes presque insignifiantes. L’apprenti éducateur console un gamine qui ne sait pas faire le ménage, l’autre rassure un jeune qui a l’esprit qui fonctionne dans un corps qui déconne,une autre encore apprend à une femme qui a été bafouée à se retrouver belle…

Je ne peux pas tout citer dans cette montagne de riens, de gestes quotidiens, dénués d’intérêt. Ces candidats travailleurs sociaux en bavent souvent, ils ne sont ni des héros, ni des surhommes, pire encore, ils ne sont pas exemplaires. D’ailleurs par mes fonctions, je pointe les insuffisances … là, tu vois t’as bien travaillé, mais ta conception du projet est encore trop floue, là ton intention est louable, mais en termes d’ingénierie sociale c’est un peu ras des pâquerettes.

Quand je lis leurs motivations, ils n’ont souvent pas de prétentions : faire bien, aider…

Juste quelqu’un de bien,

 Devant les grands discours, les grandes idées, il reste quelque chose de têtu « être quelque de bien, juste quelqu’un de bien »

Cette idée est finalement la plus belle idée, l’essentiel.

Merci à ma factrice.

Juste quelqu’un de bien Enzo Enzo

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

1 Response

  1. Avatar photo Serena Davis dit :

    Magnifique. C’est en étant soi-même que l’on crée le plus. La plupart des héros érigés en modèles ne sont que des hordes de préfabriqués qui n’engendrent que désillusion, amertume et frustration. Les plus belles âmes, nous les voyons chaque jour, sans prendre le temps de nous arrêter, alors qu’un simple mot de leur part suffirait à nous éclairer. Parce que ce sont ces gens qui sauvent l’humanité.

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