« Et Giscard disparut de l’écran » : Santé Mentale & Politique

Santé Mentale & Politique « Et Giscard disparut de l’écran »
Santé Mentale & Politique « Et Giscard disparut de l’écran »

Santé Mentale & Politique

Lionel, mon rédacteur-en-chef, m’a dit : « Il faut lier la psychiatrie et les élections présidentielles, ce qui fâche, ce qu’il faut faire, ce que les candidats n’ont pas fait, bref un dossier complet. » Il veut que j’écrive un roman ? Et dans ce cas quel en serait le genre ? Un mauvais polar avec tueur en série ? Un roman d’anticipation qui décrirait l’utopie d’une société qui se soucierait vraiment de ceux dont le psychisme défaille ?

La psychiatrie n’est, hélas, pas un « sujet » comme on dit aujourd’hui. Elle se « gère » dans les bureaux des directions des ministères de la santé et de l’économie. Les hauts fonctionnaires, inamovibles, qui la détruisent pas à pas, années après années ne sont pas élus. Ils résistent à tous les changements de majorité. Qu’importe le titulaire du fauteuil de président, ils demeurent et poursuivent leur œuvre.  

Antony, le 2 décembre 2008

La seule fois où un Président de la République a mis les pieds en psychiatrie, c’était à Antony, le 2 décembre 2008 et nous en subissons encore les conséquences. Devant un aréopage de 400 psychiatres hébétés, Nicolas Sarkozy avait fait un discours qui jetait les grandes lignes de la psychiatrie sécuritaire que nous déplorons aujourd’hui : multiplication du nombre d’Unités pour Malades Difficiles (UMD), ouverture de centaines de chambres d’isolement dont un texte de loi dira quelques années plus tard qu’elles ne doivent être utilisées qu’en dernier recours. Pourquoi l’Etat les a-t-il alors multipliées justifiant ainsi leur utilisation au-delà des besoins ?

Rétrospectivement, une chose me fait rire : N. Sarkozy avait annoncé l’utilisation de bracelets électroniques (« dispositif de géolocalisation ») pour mieux surveiller les malades dangereux, dispositif dont il subit aujourd’hui, lui-même, les rigueurs. Boomerang ou télescopage ? On a les petites joies qu’on peut.

En tenant ce discours, Nicolas Sarkozy épousait les représentations sociales de la folie les plus rétrogrades, celles qui associent dangerosité et maladie mentale, enfermement à vie et protection de la société. Il avait le peuple pour lui, celui qui vote Zemmour ou Le Pen, celui qui tremble chaque fois qu’un fait divers meurtrier franchit le mur de verre médiatique. Les 400 psychiatres présents, sûrement hypnotisés par le verbe présidentiel, ne s’y étaient pas trompés et avaient applaudi son discours. Aucun ne s’était levé pour quitter la salle. Les bienfaits de la politique de secteur, les soins de proximité, la psychothérapie institutionnelle, le rétablissement, l’empowerment, etc. toutes ces valeurs que l’on pouvait penser bien ancrées avaient été balayées en un instant. On peut se moquer, se dire que leurs convictions étaient aussi bien accrochées qu’un cerf-volant aux basses branches d’un arbre, on peut aussi s’interroger sur les rapports entre psychiatrie et politique, sur ce mélange de fascination/répulsion que le pouvoir suscite. Une quarantaine d’infirmiers manifestaient devant l’hôpital. Ils ne furent, comme il se doit, pas entendus.

Le meeting de Giscard, à Charenton, en 1981

En quarante ans de carrière, j’en ai vu. Je me souviens des élections présidentielles de 1981 (une éternité). J’étais alors un tout jeune infirmier. Nous avions reçu une note de service de la direction de l’hôpital. Le président-candidat Valéry Giscard d’Estaing devait faire un meeting à Charenton deux jours plus tard. La note de service nous enjoignait de ne laisser sortir aucun patient pendant ces deux jours. Au mépris de toute loi. Les personnes admises en hospitalisation libre n’ont pas à être enfermées contre leur gré. Lorsqu’elles demandent leur sortie, on doit la leur accorder, éventuellement contre avis médical, et dans ce cas prévalent des raisons cliniques et non de basse politique. Nous (le syndicat majoritaire de l’hôpital) rédigeâmes un courrier (ce que l’on nomme aujourd’hui un communiqué) adressé à la presse locale et nationale. Inutile de préciser que pas une ligne n’en fut publiée.

Si j’ai connu et soigné quelques Présidents de la République, aucun n’a jamais fait campagne. Ils n’ont jamais participé à un débat de deuxième tour, ni ne sont apparus à la télévision. Ils étaient présidents de la république et n’avaient pas à le justifier. Ils étaient élus, un point c’est tout. Aucun n’a jamais aggravé le déficit extérieur de la France. Ils n’ont jamais pris de mesure liberticide. Ils étaient président comme on était Roi sous l’Ancien Régime, il leur suffisait de régner. L’un d’entre eux a quitté l’hôpital, une fois son mandat achevé, montrant ainsi qu’un peu de réalité pouvait s’infiltrer dans sa construction délirante. J’ai toujours eu un faible pour ces présidents-là qui, bien que délirants, s’intéressaient, au fond, davantage à leurs sujets que plus d’un président de la réalité. Un infirmier ne devrait pas dire ça.

Le numéro 0 du journal

La première activité que j’ai créé en tant qu’infirmier fut un journal. Il fallut convaincre le médecin-chef de l’intérêt de ce type d’activité, ce ne fut pas extrêmement compliqué, j’avais de solides arguments et nous parlions le même langage. La surveillante de l’unité où j’avais été nommé fut plus compliquée à circonvenir. Il ne s’agissait pas de la convaincre. Nommée à l’ancienneté, elle avait une vision très étroite du rôle infirmier. Il fallait que les patients soient propres, bien rasés, prennent leur traitement et ne fassent pas trop parler de l’unité. Il me suffisait qu’elle me laisse travailler tranquillement, sans me mettre trop de bâtons dans les roues. Quelques collègues, infirmières et ergothérapeute, soutinrent le projet. Il fallut trouver une ronéotype que j’achetais 100 francs aux Domaines[1] avec un peu d’argent fourni par l’association du secteur. Des centaines de stencils[2] vierges et de l’encre à foison, donnés avec la machine nous assurèrent notre indépendance financière.

Le journal devait rassembler des écrits de soignants et de patients. On pouvait aussi bien y lire un poème écrit par un personne hospitalisée qu’un compte-rendu de stage effectué par un soignant. Les patients des six unités de soin que le secteur comprenait à l’époque y contribuaient. Comme je ne pouvais pas passer tout mon temps à l’ergothérapie pour susciter l’écriture de textes, je ne le souhaitais d’ailleurs pas, je proposais aux patients de l’unité où je travaillais d’écrire soit directement, soit de me dicter leur texte. Les textes du journal furent ainsi le prélude à nombre d’entretiens informels puis formels. J’y appris une part importante de mon métier. Le journal y gagna des textes plus réalistes, plus axés sur les compétences passées ou encore présentes chez les patients. Ainsi Claude raconta-t-il son service militaire en Algérie, Denise ses relations compliquées avec sa belle-sœur et Mouloud son expérience de gardien de nuit dans un entrepôt. Il fallut trois mois pour collecter un nombre suffisant de textes (une trentaine de pages) et les taper sur les stencils. Nous ronéotypâmes le journal et le distribuèrent dans les différentes unités du secteur, aux soignants et aux patients. Je partis une semaine en vacances, plutôt content de ce numéro 0. A mon retour nous organiserions un vote pour choisir le nom du journal.   

Lorsque, je repris le travail le15 juin 1981, je retrouvais Gaëlle, l’ergothérapeute, en larmes : le journal avait été censuré ! Ainsi s’expliquait l’attitude goguenarde de mes deux collègues du matin et de la surveillante. Le journal avait été désavoué et moi avec ! Gaëlle m’expliqua qu’en réunion, les surveillantes des 6 unités avaient regretté la dimension revendicative prise par ce premier numéro. « Est-il normal que les patients fassent de la politique dans un service de psychiatrie ? »  Personne ne l’avait défendu. Elle avait bien essayé, mais en vain. Elle s’était retrouvée toute seule. Le médecin-chef lui avait demandé de récupérer tous les journaux distribués et d’arracher les deux pages incriminées par les surveillantes. La mort dans l’âme, elle avait dû s’exécuter. Les patients n’y comprenaient évidemment rien : on leur donnait un journal qu’ils avaient apprécié, on le leur reprenait, on enlevait deux pages que la plupart avaient lus et on le leur rendait. Pas très cohérent comme attitude ! Quant à sa dimension socio ou psychothérapique, n’en parlons pas. Que reprochait-on à ces articles ? En dehors, du fait qu’il y avait quelque chose d’insupportable à voir un jeune infirmier qui ne connaissait rien aux réalité de la psychiatrie séduire ainsi le médecin-chef.

Nous étions en juin 1981. Le journal avait été rédigé en pleine campagne électorale. Les patients, habituellement plutôt indifférents à la chose politique, s’y étaient intéressés. L’élection de François Mitterrand, un président de gauche, pour la première fois dans la 5ème République, avait fait évènement. Le journal sortant deux semaines avant le premier tour des législatives, nous avions expliqué dans ses colonnes à quoi servait un député, comment il était élu et l’enjeu global de cette élection. Nous avions évidemment été vigilants à être factuels en reprenant uniquement les informations données dans les documents officiels. Nous n’avions rien à défendre en dehors d’une idée de la citoyenneté dont les usagers ne devaient pas être exclus. Deux textes avaient été censurés, tous deux écrits par Alain, un patient qui avait une réputation détestable dans le service. Qu’écrivait donc cet affreux « psychopathe », « manipulateur » qui passait son temps à chercher comment rendre chèvre les soignants de son unité ? Dans son premier texte, il racontait que dans son unité, ils avaient suivi la soirée électorale du 10 mai et ses débats, sans les décrire. Il relevait simplement que V. Giscard d’Estaing était apparu à l’écran et avait soudainement disparu. Point final. Censuré. Dans le 2ème texte, il racontait un voyage à Berlin. Il y mentionnait ses impressions de voyage. « Si Berlin Ouest semblait gaie, Berlin Est me paraissait grise et triste. » Censuré.

Le comité de rédaction

Je fus pris d’une colère froide. Il n’était pas question d’accepter cette censure. Soit les patients et les soignants bénéficiaient d’une liberté d’expression aussi complète que possible, soit le journal s’arrêtait. J’avais 23 ans. Je n’avais peur de rien.

Il ne fallait pas y aller bille en tête. Si je la ramenais à la première réunion à laquelle je participerais, le journal était mort. J’étais attendu au tournant. Je risquais de payer pour la victoire de Mitterrand et tout le nouveau monde à venir que fantasmaient les surveillantes et les collègues les plus fermés. Il fallait entendre que la censure portait sur deux textes courts d’un patient réputé psychopathe. Il s’y exprimait peut-être la crainte de voir révéler dans le journal des pratiques de soin peu avouables. Il me fallait des alliés. Les quelques soignants mobilisés par le journal risquaient d’être fracassés si nous abordions la question de la censure au mauvais endroit et au mauvais moment.

Nous choisîmes donc de réagir lors de la réunion du mardi après-midi qui rassemblait tous les soignants du secteur et notamment ceux de l’hôpital de jour et du CMP plus ouverts que les surveillantes du temps-plein hospitalier. Nous étions tous présents : Gaëlle, les deux Françoise, Jean-Paul, Damien et moi. Lors du tour de table destiné à établir l’ordre du jour, je fus volontairement minimaliste : « Je voudrais parler du journal, savoir de quoi il est possible de parler et ce qui doit être tu. » La réunion commença donc par ce point. Le médecin-chef nous laissa parler. Je reposais ma question. La surveillante-chef et les surveillantes se lancèrent dans une surenchère d’où il ressortait qu’il n’était possible de parler de rien d’important : ni de politique, ni de religion, ni de sexe, ni des patients à cause du secret professionnel, ni du quotidien et à peine de la pluie et du beau temps. Je me gardais bien d’argumenter contre. Quand elles eurent épuisé leurs cartouches, je pris la parole et lus le premier texte d’Alain. « Je comprends bien la censure de ce texte mais pourriez-vous m’expliquer comment reprendre avec Alain son texte, qu’est-ce que je dois lui demander de modifier pour qu’il puisse être publié dans le journal ? » C’est alors que les soignants de l’extrahospitalier réagirent : « Ce texte a été censuré ? Mais pourquoi ? Que dit-il d’autre que ce que des millions de téléspectateurs ont pu voir ? » Les surveillantes commencèrent à bafouiller. Leur position devint vite intenable. Des soignants qui animaient chaque semaine, à l’hôpital de jour, un groupe Parole où il s’en disait davantage ne pouvaient souscrire à cette censure. Les Françoise, Gaëlle, Damien, Jean-Paul et moi, n’eûmes guère à intervenir, le travail se fit tout seul.

Il fut convenu qu’il n’y aurait plus de censure mais des interventions en amont. Le rédacteur-en-chef du journal (moi), chaque fois qu’il y aurait un doute avec un texte, en parlerait avec le directeur de la publication (le médecin-chef), et tous deux rédigeraient un avertissement au lecteur. Les textes censurés furent republiés dans le numéro 1 du journal qui prit le nom de « Vivre-aux-Eclats » après vote des principaux intéressés : ses lecteurs. Il n’y eut plus jamais de censure mais des avertissements aux lecteurs parfois très pertinents. Les surveillantes, vertes, contribuèrent ainsi à la fois à l’amélioration du cadre thérapeutique du journal et à l’établissement d’une relation directe entre le médecin-chef et un infirmier, ce qui ne s’était jamais vu de mémoire de surveillante. Je devais le payer lors de ma note administrative mais ça c’est une autre histoire.   

Un dossier incomplet

Les relations entre psychiatrie et politique ne sont pas simples et ne l’ont jamais été, élections présidentielles ou pas. Rares sont les soignants qui militent pour une véritable citoyenneté des usagers du soin psychiatrique. Être hospitalisé n’interdit en rien de voter. Combien de citoyens hospitalisés sont accompagnés à leur bureau de vote ? Combien sont incités à voter par procuration ? Combien sont invités à accomplir les démarches qui permettent de le faire ? Combien sont accompagnés ? Le rétablissement ne passe-t-il pas par-là ? « A qui puis-je donner une procuration pour voter en mon nom » n’est-il pas une question intéressante ? « En qui ai-je suffisamment confiance pour être certain qu’il votera selon ma volonté ? »

Ce n’est pas la folie qui menace le plus la démocratie, c’est la connerie. Et il n’y pas assez de place en psychiatrie pour interner tous les cons.   

Dominique Friard


[1] Lieu où sont mis en vente aux enchères des biens des administrations

[2] Pochoirs qui laissent passer l’encre entre un tambour encré et les pages à imprimer.

Dominique Friard

Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

4 Responses

  1. Avatar photo Laetitia LE TALLEC dit :

    1981-2022 toujours le même combat ! J’aurais pu écrire cette histoire… Merci ! Cela m’encourage à continuer !

  2. Avatar photo Dominique Friard dit :

    Merci Laetitia. Eh oui le combat continue. Tout est toujours à refaire. Pour chaque géneration. Ravi d’être (un peu) une de vos lucioles.

  3. Quel bel article que tu as écrit, je l’ai lu avec grand plaisir et publié ainsi que diffusé. ça me fait pensé au journal de la clinique de la borde bien sûr où je suis rédacteurs avec ma chronique qui pique et qui fait souvent débat ^^ sans censure of course (enfin un petit peu d’auto-censure parfois quand même).

    • Avatar photo Friard dit :

      Merci Lionel, ça me va droit au coeur. J’imagine que ce journal de mes vertes années ressemblait à celui de La Borde et à des tas d’autres qui militaient pour la liberté d’expression de tous et de chacun.

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