« Sans-abrisme » une expression pour cacher un génocide social et humain !

Sans-abrisme
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Sans-abrisme

Il est fréquent dans l’action sociale de changer de terme pour désigner une réalité, ainsi, je découvre le « sans-abrisme » qui nomme ainsi une population plus large que les « sans-abris » ; les SDF, les clochards. On inclut toutes les personnes hors et en hébergement de fortune, les « bricolés » du système : hôtels, CHU, CHRS, SHUDA ….. et d’autres. Derrière ce mot, je découvre que ce concept fourre-tout est de fait un paravent pour cacher des réalités cruelles…

On ne sait pas qui ils sont…

C’est une approche grossière, il s’agirait des personnes à la rue et des personnes en hébergement temporaire… Pour la population française, ils apparaissent tantôt sous les traits du clochard du quartier, un peu sympathique, libertaire, poète et surement ivrogne ; tantôt, ils apparaissent sous la forme de bandes de jeunes, agressives, inquiétantes, bruyantes, ce sont aussi ces petites bandes avec des chiens, souvent gentils, mais pas toujours, puis ce sont encore ces étrangers qui campent, qui créent des bidonvilles au bord du périph, et il y a aussi ces mendiants, parfois artistes ratés, parfois artistes réels.

On s’y perd, à y réfléchir, c’est une population polymorphe, indéfinissable. Dans le passé, on avait des noms précis. Il y avait les vagabonds, qui allaient d’une ville à l’autre, d’un lieu à l’autre. Ces vagabonds que l’on chassait, punissait au nom du délit de vagabondage. Il y avait les saltimbanques, plus tolérés, moins problématiques. Et surtout, on identifiait ce fameux clochard, qui avait plusieurs fonctions : il permettait de faire œuvre de charité, il servait à avertir nos enfants « voilà, ce qui t’arrivera, si tu ne travailles pas », et ils étaient des balises pour le commun des membres de la société… « Si tu perds ton travail, tu perds ta femme, tu perds ton logement et tu seras clochard ».

Cette vue de la clochardisation a marqué la population française. Dans son livre « La question SDF »(PUF) , Julien Damon ressort une étude réalisée en 2007, sur l’ensemble des pays européens.

À la question : « Pensez-vous pouvoir devenir un jour un sans-abri ? » 13 % des Français interrogés pensent qu’ils courent ce risque, plaçant ainsi notre pays au troisième rang, derrière la Lituanie et la Lettonie. Le Danemark , les Pays-Bas, la Suède restent à 1 %.

Toujours dans cette même étude, les Français interrogés emportent la palme avec la question : « Pensez-vous que les problèmes d’emploi constituent une des trois raisons principales du sans-abrisme ? » Le score est de 82 %.

À la question similaire, mais en remplaçant emploi par logement, les Français interrogés emportent de nouveau le record avec 40 %…
Et cerise sur le gâteau : à la question, «pensez-vous que les problèmes d’addiction (drogue, alcool) constituent une raison principale d’explication du sans-abrisme, les Français interrogés ne sont que 22% à répondre « oui » en tête avec la Roumanie, et très différents des suédois qui, eux, répondent à 82% « oui ».

Ces chiffres nous enseignent que le sans-abrisme n’est absolument pas connu par notre population. Les crises économiques n’ont jamais généré en France une recrudescence du sans-abrisme, le sans-abrisme n’est pas la seule expression de la pauvreté et de la misère. La crise du logement n’est pas non plus l’explication la plus importante de « la mise à la rue », enfin, et malheureusement, sans avoir de chiffres, juste le témoignage des travailleurs sociaux, les addictions font des ravages dans les populations « sans-abrisme ».

Étonnement, chacun a une perception du sans-abrisme mais, la connaissance est très confuse, imprécise. Demandons-nous si les personnes du sans-abrisme existent, combien sont-elles ?

On ne sait pas combien de personnes sont concernées !!!

Nous ne parvenons donc pas à concevoir clairement, mais le recensement est très compliqué :

« L’enquête 2001 de l’INSEE dénombrait 86 000 sans domicile en France. L’enquête l’Insee de 2012 comptabilisait 133 000 sans domicile, dont 10 % de sans-abri, en France14.

Selon un rapport de la Cour des comptes, il y aurait environ 150 000 personnes sans domicile à la fin des années 2000, nombre repris par l’Assemblée nationale dans son rapport de janvier 2012 sur l’évaluation de la politique de l’hébergement d’urgence, mais la FNARS évalue ce nombre entre 150 000 à 240 000 personnes.

Selon le rapport sur le mal-logement édité par la Fondation Abbé-Pierre, le nombre de sans domicile a augmenté de 50 % de 2011 à 2014 pour atteindre le chiffre de 141 500 personnes, dont 30 000 enfants début 2017. En outre, 25 000 personnes résidaient en chambres d’hôtel et 85 000 dans des habitations de fortune selon le recensement de la population de 2006.

En 2020, la Fondation Abbé-Pierre estime le nombre de sans domicile fixe à près de 300 000, soit deux fois plus qu’en 2012 et trois fois plus qu’en 2018. »

Source internet

Damon dans son ouvrage déjà cité apporte cette précision : « La Préfecture d’île-de- France organise des enquêtes « une nuit donnée » afin de mieux connaître le profil des personnes qui font appel aux dispositifs d’hébergement en hiver. De l’enquête menée une nuit de février 2015, il ressort 53% d’étrangers non-européens, en 2016, 65%, en 2017 74%, en 2018 76%. En 2019, 79 % sans abri franciliens, hébergés dans ce contexte sont étrangers extracommunautaires. »

Il est évident que le « profil » du SDF s’est progressivement modifié. Le sans-abrisme a plusieurs causes, notamment et de manière très importante actuellement, la migration. Nous trouvons donc des hommes, des femmes et des enfants !

Les femmes SDF ?

« On ne veut pas voir ces femmes. Elles représentent une réalité gênante, renvoient l’image d’une société qui va très mal », explique le docteur ¬Bernard ¬Guillon, gynécologue à Paris


Le journal Marie Claire titre :

« 40 % des sans-abri sont des femmes

En France, en 2012, le nombre de personnes sans domicile a été estimé à 141.500. Il a donc augmenté de 50 % en 11 ans. Les femmes sont de plus en plus nombreuses, elles représentent 2 sans domicile sur 5, mais bénéficient de centres d’accueil plus stables que pour les hommes.

En un peu plus dix ans, le nombre de sans domicile en France a augmenté de 50 %, révèle une enquête menée par l’INSEE, publiée mardi. Les sans domicile étaient, en début d’année, près de 141.500, parmi lesquels 81.000 sans-abri, 30.000 enfants, 8.000 sans domicile des communes rurales et 22.500 demandeurs d’asile. Et le nombre de femmes, de plus en plus croissant, inquiète : elles représentent 2 sur 5 des sans domicile, soit 38 % du nombre total des sans domicile »

Elles sont moins visibles, plus vulnérables, mais bien présentes.

SDF, par hasard ?

Pour certaines personnes, la rue est prédestinée. Elle n’a rien de l’accident, elle s’est imposée comme destinée ; c’est le cas de nombreux enfants issus de la protection de l’enfance. Ce sont des jeunes qui ont vécu des ruptures familiales, de réelles fractures affectives, et le système n’a pas apporté de solution, d’outils de résilience.

« Fondation Abbé Pierre : un SDF sur 4 né en France est un ancien enfant placé.
Le sort des anciens enfants placés en protection de l’enfance est au cœur d’un nouveau rapport de la Fondation Abbé Pierre. Témoignage de Priscilla, 25 ans, qui a eu beaucoup de mal à retrouver un logement après sa sortie à 20 ans.

Les sorties d’institutions (prisons, HP, ASE) – des « portes de la rue »- sont au cœur de ce rapport 2019. Selon l’enquête, 26 % des personnes sans domicile nées en France sont d’anciens « enfants placés en protection de l’enfance » (soit plus de 10.000 personnes.), alors même que ce public ne représente que 2 à 3 % de la population générale.

Ces jeunes sont livrés à eux-mêmes, souvent à 18 ans. Ils vivent la nouvelle situation en abandon, et ne trouvent ni les moyens matériels, ni les moyens psychologiques de d’insérer. »

Nous le trouvons également dans les nouveaux chiffres, le sans-abrisme est le résultat des politiques migratoires, de la fabrique des sans-papiers.
Nos institutions rejettent sans cesse des migrants, qui doivent alors se contententer de survivre sur le territoire .


« Victoire pour les travailleurs sans papiers qui occupaient les futurs locaux du «Monde»
Employés par un sous-traitant d’Eiffage, une quarantaine de travailleurs occupaient le bâtiment depuis jeudi matin, à une semaine de l’emménagement des premières équipes, pour protester contre leurs conditions de travail. Un accord a été trouvé dès jeudi soir.

Lamine Mohamed Touré, un Guinéen de 26 ans en France depuis quatre, ans est ballotté de chantiers en chantiers depuis huit mois. De temps en temps, il est présent sur celui du Monde. Il poursuit la liste des reproches adressés à son employeur : « On n’a pas de masques, pas de gants, pas de gilets de sécurité. On travaille parfois la nuit pour 40 euros et les heures supplémentaires sont payées 5 euros. Tout ça 7 jours sur 7 sans repos du dimanche au lundi. Et si on ne vient pas un jour, le patron menace de nous virer. On est au XXIe siècle, l’esclavage, c’est terminé !»
Le Monde

La souffrance…

La santé mentale en France à l’horizon 2022 du financement à l’organisation : bilan et perspectives jeudi 26 septembre 2019 Martine WONNER Députée du Bas-Rhin Vice-présidente de la commission des affaires sociales Co-rapporteure de la mission

« Urgence à agir • Un Français sur trois souffrira de troubles mentaux à un moment de sa vie • Les maladies psychiatriques et les traitements chroniques par psychotropes constituent le premier poste de dépense de l’assurance maladie; le coût total direct et indirect, des maladies mentales approche les 110 milliards • Chaque année, le suicide entraîne la mort de plus de 10 000 personnes en France, et 200 000 tentatives de suicide sont recensées

• Les maladies mentales représentent la première cause d’invalidité en France • Les pathologies psychiques liées à la souffrance et à l’épuisement au travail sont en augmentation • Alors que la Haute Autorité de santé recommande un diagnostic des troubles du spectre de l’autisme avant trois ans, l’âge moyen au diagnostic – quand celui-ci est effectué – est de cinq ans et demi. Pour la schizophrénie et les troubles bipolaires, la durée de l’errance diagnostique, et donc de la psychose non traitée, est évaluée à respectivement deux et dix ans »

La rue n’a pas fini d’accueillir des personnes « inaptes » à nos règles sociétales.

Un regard par le mauvais bout : la mort

« Les SDF morts recensés en 2020 sont en moyenne décédés à 48 ans.
Par Le Figaro avec AFP

Parmi les 587 personnes, 24 % avaient passé plus de dix ans en errance. Aleksandra / stock.adobe.com
Les personnes sans domicile fixe dont la mort a pu être recensée en 2020 sont en moyenne décédées à l’âge de 48 ans, contre 79 pour le reste de la population, selon un décompte publié mercredi par le collectif «Les morts de la rue» qui analyse ces décès chaque année. 

D’après les données, «non-exhaustives», recueillies par ce collectif, 587 personnes vivant à la rue ou en structure d’hébergement provisoire sont mortes en 2020, dont au moins une sur quatre de mort violente (agression, suicide, noyade, accident).
Parmi ces 587 personnes, 24 % avaient passé plus de dix ans en errance, précise le collectif dans un communiqué. »


Ce communiqué est édifiant, si on ne connaît pas les vivants, on compte les morts. Ils sont jeunes, très jeunes. Ils sont nombreux, et si ¼ connaît une mort violente, les ¾ restants ne sont pas face à une mort douce, le froid, la maladie, la solitude…

« Le gouvernement a pris au début de la pandémie des mesures d’urgence en termes de places d’hébergement temporaires. Cependant, « il ne suffit pas de prendre des mesures ponctuelles aussi importantes soient-elles pour réduire la mortalité des personnes sans chez soi, elles doivent être durables et soutenues dans le temps », estime «Les morts de la rue». Le collectif recommande d’assurer l’accès au logement pour les populations fragiles et de prévenir la perte de logement en assurant notamment un revenu garanti pour les 18-25 ans. »

Que faire ?

La France a évolué, après avoir chassé le vagabondage et la mendicité, on classe le sans-abrisme dans les phénomènes d’exclusion sociale, et qui dit exclusion oblige à l’insertion.
On se convoque même sur des objectifs « zéro SDF ». Le SDF est donc l’expression d’une anomalie sociale, alors on envisage de traiter le problème par des réponses mécaniques : le logement, le travail, le soin.

On pense donc éradiquer le sans-abrisme, non pas en travaillant sur la société, mais en « remobilisant » les égarés.

C’est sans doute pour cela que le problème se pose uniquement par des critères matériels : le logement, le domicile, l’abri.

Certes, c’est un progrès… Mais cela reste une analyse de surface. Les réponses actuelles se trouvent intégrées à des dispositifs complexes, des « jeux de l’oie » (Damon) dont peu ont les règles. Les opérateurs sont multiples, parfois publics, ou d’autres fois privés (associations) , et les préoccupations peuvent être plus chiffrées ou politiques qu’humaines.


Par exemple, dernièrement une association est épinglée pour les salaires accordés à ses cadres, ou j’ai le souvenir du travail par flux pour l’accueil des migrants, ou l’arrêt de Sangatte. Il fallait « remplir » les bâtiments et les trésoreries.

Le regard d’une professionnelle.

J’ai rencontré V. une éducatrice qui travaille pour une association gestionnaire d’accueils sociaux en province.(CHU, CHRS, Résidence sociale, …)
Elle croise de plus en plus souvent, et façon très majoritaire des personnes étrangères. Des enfants mineurs, réellement mineurs ou faussement mineurs. Elle déplore les batailles administratives, qui font que ces personnes sont devenues des balles de ping-pong entre les administrations.

Elle rencontre également beaucoup de femmes, avec enfants, et sans enfants. Des femmes très fragilisées, ne maitrisant pas toujours la langue française.

Quant au SDF traditionnel, il existe, souvent il préfère le squat, sous l’autorité d’ un « père », au CHU où les personnes vivent des conditions de collectivité difficiles.
Elle m’explique que pour établir la relation, il faut être dans l’écoute et dans le respect. La confiance demande de l’humilité.

 La violence est souvent due à des personnes extérieures, d’anciens sdf, et évidemment l’alcool.

Elle parle avec chaleur des SDF qui ne veulent pas des quatre murs, qui préfèrent leur liberté à notre société.

Elle imagine des lieux où chacun a son espace privé et des espaces partagés, là où le travailleur social peut intervenir … des jardins, des ateliers.

Quand je lui demande ce qu’il faudrait faire, sa réponse est limpide « répondre aux besoins fondamentaux, revenir à la pyramide de Maslow ».

la pyramide de Maslow
la pyramide de Maslow

J’apprécie particulièrement cette réponse, car mine de rien, elle nous appelle à appréhender la question, non plus sous l’angle du domicile, de l’abri, mais de l’humain.

Pour un regard différent… Le symbole de la rue.

La rue est ce qui relie les habitats. Elle est prévue pour voyager, ou pour recueillir nos déchets (poubelles, égouts…) Seul l’habitat fait société, le premier réflexe humain est de s’approprier un espace à soi, une enveloppe au corps et à l’âme.

Alors la rue est l’espace de mise en scène du collectif, les bandes s’approprient les centres-villes, les centres-quartiers, nous manifestons dans la rue… Nous mettons nos plus beaux vêtements pour déambuler dans la rue, et faire du lèche vitrine, et les vitrines donnent sur la rue ;

La rue est un espace partagé, qui s’oppose au « chez moi », l’espace privé.

Le « chez moi » est en fait le premier stade de sociabilité, il abrite le « moi », il permet de l’identifier, de le développer, de le renforcer.

Être mis à la rue, sans chez moi, c’est perdre sa place sociale. On devient public, mis en scène, au niveau des déchets. Oui, mettre à la rue, revient à « tuer socialement ».

La loi du grand nombre…

Notre société produit par milliers des personnes « sans chez moi », car ils sont étrangers, asociaux, perturbés, inaptes… Le dictionnaire nomme la destruction méthodique d’un groupe humain : génocide.

On nie ce groupe humain, en lui refusant son identification, son appellation, en la désignant par de fausses raisons (sans abri) ; là, je ne parle que d’un génocide social, on retire de la société des milliers de personnes qui pour des raisons diverses n’ont pas de « chez moi ».

Évidemment la société est bien embêtée, sa marche en avant met des gens de côté, mais le devoir de tout politicien c’est de faire avancer son petit monde.
On ose alors lancer des campagnes au titre génocidaire « zéro SDF », le problème devient le SDF qui est une personne, et non pas l’absence de réponse de la société. Parlons de zéro abandon…Ce serait un peu mieux. On prône l’inclusion, l’insertion dans la même société qui rejette… Belle façon de renverser les responsabilités.

Mais le génocide devient humain …

Cet abandon massif, cette pensée « normative » non seulement, elle met des personnes à la rue, mais elle crée les conditions de leur mort physique. En parallèle, et à très juste titre, nous luttons contre les féminicides, soit un peu plus de cent femmes assassinées, mais refusons aussi les centaines de morts dans la rue.

C’est également une question de choix de société !

Immédiatement, je propose de rayer de notre langage les expressions SDF, sans abri, sans-abrisme et de ne plus penser que par « personnes sans chez moi »

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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