Poésie : L’appel de nos détresses…

Poésie : L’appel de nos détresses…
Poésie : L’appel de nos détresses…

Il est plus de treize heures, je débarrasse la table,

Et j’encombre le lave-vaisselle.

Encore une fois, j’ai bien mangé ; bien, pas dans le sens de l’abondance, désormais proscrite,

Mais bien car le repas avait ses couleurs, la salade était un mélange de blanc, de pâleurs, de vert, et de notes rouges.

Les fruits et légumes craquaient ou fondaient,

C’est selon,

Selon leur consistance,

Leur histoire.

Le téléphone s’est mis à sonner.

Le téléphone portable,

Avec sa musique jazz,

Que j’ai choisie avec goût,

Enfin selon mes goûts ;

Le téléphone fixe sonne bêtement, lui.

Il a une sonnerie de téléphone,

Un bruit typique de téléphone.

Quand il sonne,

Je ne décroche pas.

Je sais que l’appel est un appel commercial.

Personne n’a mon numéro.

Même pas moi,

Enfin je veux dire que je je ne le connais pas par cœur,

Ni par intérêt.

Ce téléphone ne sert qu’à appeler le portable,

Quand le portable est égaré.

Dans un roman ancien de Perec,

Le héros sait qu’à chaque appel,

Il s’agit d’une erreur de numéro.

Personne ne s’intéresse au « héros », personne n’a son numéro.

Seules les erreurs percent le silence.

Aujourd’hui tout est changé,

Je ne suis pas un héros,

Et les appels ne sont pas des erreurs,

Mais des appels commerciaux ;

Donc le portable a sonné, vers treize heures trente.

Ce n’est pas l’heure de l’appel espéré.

Peut-être qu’elle m’appellera ce soir, quand elle aura couché les enfants, peut-être.

Ce n’est pas la famille,

Ils préfèrent les fins d’après-midi.

De toute façon les discussions  sont toujours pareilles.

« Comment tu vas,

Et toi ? »

Et là commence l’inventaire des malheurs, *des souffrances, des cancers, des vies en forme de survie. L’inventaire des détails.

Quand l’inventaire cesse, on revient toujours sur la question :

« Et toi, ça va , »

« Oui ça va bien, merci. »

Je n’ai pas de cancer à raconter,

Et finalement je n’ai rien à raconter.

Je ne peux pas dire que ce « ça va » est une victoire.

Que tous les jours se font de petites batailles,

Se faire un moment plaisir, en cuisine, se faire un repas ou je ris des conneries de la télé,

 Tous les jours c’est un moment sport, un moment travail, un moment jeu, un moment câlin avec les chiens…

Tous les jours se font dans un équilibre savant et fou,

Pour continuer à répondre,

Sagement, c’est selon

Bêtement « ça va ».

En fait, c’est la seule phrase qui compte, ça va.

La vie continue, tu peux passer ton chemin, en restant serein.

Je peux continuer au moins jusqu’à demain, puisque ça va

Ah… oui. Le téléphone sonne sur un air de jazz,

« T’es canon »

Par Anne Sila.

Marrant comme idée… non ?

Je n’ai pas décroché ;

J’ai juste regardé le numéro.

Inconnu, suspicion de Spam.

Encore un appel pour mon portefeuille, pas pour moi.

J’imagine,

« Bonjour, je suis Georgette de … »

J’imagine ma réponse :

« Merci, cela ne m’intéresse pas, bonne journée. »

Ou …

« Quelle société ?, non je n’ai pas le temps, merci. »

C’est selon, mais dans tous les cas je raccroche.

J’évite de m’engueuler avec Georgette, Myriam, Alexandre, ou Robert.

A chaque fois, l’accent me dit que l’appel vient de loin.

Que l’appel vient de la misère.

Qu’au bout j’ai un autre prolétaire qui a appris

Que tous ces anonymes, dont je fais partie, dont vous faites partie,

Sont des mines d’or pour puiser au moins un salaire.

A leurs yeux, à leur voix, je ne suis rien qu’un compte en banque, rien qu’un client ;

A travers les continents, nous apprenons à nous haïr,

Nous apprenons à nous ignorer,

Nous apprenons à nous battre pour des grands patrons.

Un jour, quand j’aurai trop bu,

Un jour où j’aurai raté la marche du « ça va »,

Je dirai à Georgette, ou Myriam, Alexandre, ou Robert,

C’est selon,

« Vous ne préfériez pas que nous fassions l’amour ? ce serait tellement plus agréable ».

Mais pas aujourd’hui, car aujourd’hui, ça va.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

2 Responses

  1. Avatar photo Serena Davis dit :

    Chapeau pour ce bel article, hommage à d’autres « oubliés du système », de vraies personnes cachées sous le nom qu’on leur attribue comme un matricule en leur disant : « à ta place ! » Le téléphone, notre cher ancêtre, quand il fallait courir pour aller décrocher… 😂. Le temps intercalaire entre la sonnerie et le geste, était du temps pour soi. À présent le geste précède la sonnerie et « tuer le temps » n’est plus une expression.
    Mais dans tout ça, il reste les choses essentielles, la pensée, la nature, l’amour, les contacts humains, l’humour, ces grands « riens » ♥️.
    Des forteresses infranchissables, intarissables, impérissables.

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