Phénomènes d’emprise, qui ne sont pas seulement dans les couples

Phénomènes d’emprise, qui ne sont pas seulement dans les couples
Phénomènes d’emprise, qui ne sont pas seulement dans les couples

Emprise…rapide.

Ma collègue et amie, Diane a écrit un article sur l’emprise, bien fait … mais ne relatant que l’emprise « commune », celle du pervers mâle sur une femme. Mon expérience dans le travail social, mon regard sociologique me font rester sur ma faim. Il ne s’agit pas de contrer l’article de Diane, mais au contraire de tenter de lui donner un écho pour percevoir les phénomènes d’emprise, qui ne sont pas seulement dans les couples.

Sous l'emprise d'un pervers narcissique - Petits Diables

Les origines… pour la victime 

L’emprise est toujours une histoire d’amour … propre. Dans toutes les situations, la victime de l’emprise est une personne qui a une faille narcissique, dit autrement, c’est une personne qui ne s’aime pas suffisamment pour ne pas croire, ne pas espérer à travers l’autre, ou les autres. En fait, c’est chacun selon les moments de la vie. La faille n’est pas une maladie, elle est à la fois une blessure, et l’ouverture au monde. « il faut une faille pour laisser entrer la lumière ».

Toute sensibilité ouvre une faille, ou toute faille débouche sur une sensibilité. 

C’est la base pour toutes les manipulations, managements, organisations. La publicité utilise sans cesse nos failles narcissiques en nous proposant des produits « réponses », qui vont résoudre nos manques. Les politiciens utilisent exactement la même technique : ils nous sécurisent, ils nous émeuvent pour ou contre une cause. Dans l’entreprise, le management fonctionne avec la valorisation, la responsabilisation.

Dans son livre « Eloge de l’insuffisance » Les configurations sociales de la vulnérabilité, Jean Yves Barreyre explique le concept de vulnérabilité. En particulier, il explique que l’individu social a besoin en premier lieu de se sentir nécessaire, d’être reconnu comme utile. Ensuite, la confiance établie, il acceptera de se reconnaître insuffisant, il autorisera l’autre à prendre une place dans son aventure.

Cette première étape est primordiale : se sentir utile, exister aux yeux de quelqu’un ou de quelques-uns. Ce qui nous rend vulnérable, c’est le regard des autres, surtout l’absence de regard des autres.

L’origine pour le « preneur »…

Même pour les « preneurs », qu’ils soient en solitaire ou en groupe, c’est toujours une histoire d’amour propre, mais d’amour propre exacerbé. Que ce soit un individu, ou une organisation, la question est la reconnaissance de sa puissance.

La victime a besoin du regard de l’autre pour évoluer vers une place parmi les autres, le preneur a besoin du regard des autres pour prendre toute la place ; ce n’est pas une petite nuance. Pour illustrer : une entreprise (ou entremprise ?) embauche une personne et en répondant à ses demandes d’utilité prend le pouvoir. Il y a des chances que l’entreprise bouffe, consomme, la personne, qu’elle l’asphyxie en lui prenant tout son espace de temps et de pensée. 

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Je me rappelle d’avoir été contacté par un groupe un peu occulte (bien que connu sur la place publique) et mon recrutement se faisait sur la base de « nous avons les mêmes idées », alors qu’à l’époque je n’avais rien publié. L’idée était de combler ma faille de « solitude intellectuelle » et ensuite de faire de moi, un membre fidèle, loyal …voire soumis.

L’emprise est une relation d’aliénation, où une victime (ou des victimes) ne peuvent plus évoluer sans satisfaire le ou les preneurs… situation connue en couples bien sûr, mais dans les tous les groupes humains, formels ou informels : bande de copains, boulot, secte…

Comment ça marche ?

L’exemple qui m’a fait comprendre l’emprise est un exemple très violent, rapporté par un psychologue spécialisé dans les soins post traumatiques auprès de migrants.

Voici le récit :

« Elle est prisonnière  et enfermée dans des cachots insalubres. Souvent, les tortionnaires la battent, la violent, et l‘humilie. Elle doit manger les insectes qui grouillent, elle doit se soumettre, elle est sale. On lui dit, et redit qu’elle ne vaut rien, qu’elle n’est qu’une merde. Elle est privée de tout, et particulièrement d’eau.

Elle a très soif.

Parfois un geôlier vient vers elle. Toujours le même. Il lui amène une coupelle d’eau. C’est rare, mais le tortionnaire veille à la maintenir en vie.

Dans son désarroi, elle a intégré qu’elle n’est qu’une merde, qu’elle ne mérite pas de vivre. Mais il reste ce geôlier, qui parfois lui amène de l’eau. Elle compte pour quelqu’un, et cela la raccroche à la vie. Elle en tombe amoureuse. 

Les salauds ont gagné. »

Dans cet exemple, la situation est extrême, mais il nous faut ne pas oublier que nos sentiments peuvent être extrêmes. N’oublions pas les suicides, la violence, les crimes.

Un être qui souffre peut perdre « la raison ». Le mécanisme est toujours similaire. Il s’agit de donner et de contrôler ce que la victime désire profondément. Donner de l’eau, de l’estime, de la reconnaissance, des biens, de la sécurité.

La grande clé s’appelle l’empathie, et l’empathie seule est un poison !

L’empathie est une technique, pas une valeur. Associée à d’autres techniques, d’autres intentions elle peut servir l’humanisme, mais à l’état brut elle sert à dominer. Les nazis développaient leur empathie pour dénicher les Juifs …

L’emprise … c’est une histoire d’amour.

C’est tout le paradoxe de l’emprise. Sans amour, pas d’emprise. La victime aime, elle comble sa faille, sa douleur, elle s’abandonne.

Pour le preneur, l’histoire est similaire, il s’agit également de combler…

Comme le dit l’article de Diane dans le couple, il y a une phase « lune de miel ». c’est vrai aussi pour les emprises collectives. Je ne pense pas qu’il faut en déduire que les premières intentions sont « calculées ». à bien regarder, toutes les histoires d’amour sont des histoires d’abandon, de confiance, de dépendances (est-ce pour ça qu’elles finissent mal en général ?).

D’ailleurs, si on passe sa vie sans oser, sans prendre le risque du fusionnel, on perd le sens de sa vie.

Mais dans l’emprise , ça déraille, l’amoureux devient victime, devient dominé non volontaire. Le preneur endosse sa panoplie de salaud.  Cela peut être dû à des histoires personnelles où le pouvoir est maître à bord, cela peut être aussi, un mode relationnel de plus en plus développé, une maladie sociétale, où on apprend ni l’indépendance, ni l’humilité, ni l’amour.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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