Peut-on devenir français ? Réponse à Fatou Diome

Peut-on devenir français ? Réponse à Fatou Diome
Peut-on devenir français ? Réponse à Fatou Diome

Ma tentative de réponse à Fatou Diome

J’ai un peu honte, c’est le hasard de mes déambulations dans les rayons d’une librairie qui m’a fait découvrir Fatou Diome. Elle, elle n’a pas attendu mon regard pour exprimer son talent et dire avec douceur ou colère ce qu’elle pense. 

Dans la série des aveux, cette découverte me dérange un peu ; les mots et les phrases s’enchaînent avec un une beauté qui m’est parfois inaccessible, la femme qui parfume ce livre m’impressionne, bref, je suis sous le charme.

Enfin, je vais choisir de te tutoyer, Fatou. Pour une seule raison, une raison essentielle, celle que Jacques disait à Barbara : « Je dis tu, à tous ceux que j’aime. »

Et vlan ! La question est posée : « Peut-on devenir français ? ».

Fatou Diome
Fatou Diome

Ce n’est pas une question anodine, tout comme moi dans mes pauvres lignes, tu parles de Liberté, Égalité et Fraternité, tu parles de République française, mieux encore, toi, tu lui donnes la parole : « Sachez, surtout, que défendant notre République, on ne tient pas qu’à la France, mais à une certaine idée de l’Homme, où qu’il soit. Liberté, égalité, fraternité ! Qui adhère vraiment à ma devise, ne combat pas les loups dans ma maison, uniquement parce qu’il a le droit de vote, mais bien parce qu’il agit de même où qu’il soit, si l’humain se trouve menacé. Gardez le cap, lorsque les cyniques vous traitent de bisounours ! »

Je me souviens, quand j’étais directeur de Centres d’Accueil de Demandeurs d’Asile (CADA), j’évoquais Dame République, Marianne, pour toi, et je lui demandais quelle position prendre pour donner un sens à la vie de cette communauté faite de personnes martyrisées, blessées, et parfois faite d’anciens ennemis, et de personnes qui ne comprenaient pas les logiques françaises : pourquoi l’école, pourquoi les adultes ne doivent pas apprendre le français, pourquoi on ne bat pas sa femme, pourquoi la France ne me veut pas…

Tu vas rire, les réponses ne pouvaient prendre sens que sur le petit espace du CADA, là où nous étions, les trois mots devaient avoir du sens, tout leur sens. Chacun a accepté, qu’au-delà des murs, les règles étaient celles des politiques, mais le CADA est une oasis d’accueil.

Cette situation crée un paradoxe, plus tu avances, plus tu partages, plus tu crois aux valeurs de la République… Et en même temps, plus tu sais, pour reprendre ton expression, qu’elle est aux mains de faussaires.

C’est quoi être français ?

Excuse-moi, Fatou, mais faut-il devenir français ?

Tu le sais, et tu le dis toi-même, la définition prend des formes étranges. Je te cite « Marianne, figure-toi que certains sont pleins de bonne volonté, madame Valérie Pécresse, par exemple a tenu à édifier la planète avec ce tweet : « Oui, être français, c’est avoir un sapin de Noël, c’est manger du foie gras, c’est élire Miss France, et c’est le tour de France, parce que c’est cela la France. » Marianne, n’est-ce pas plus inquiétant de résumer son identité à cela ? »

Ensuite, avec talent, tu te moques, tu nous parles de la douceur des caresses d’un homme à sa femme, sans rêver à Miss France…

Qui sait encore qu’être français ce n’est pas être ce consommateur ? Ce spectateur ?

Tu vas penser que je joue au plus désespéré que toi… Possible. J’ai honte, de cette campagne électorale, j’ai honte de la montée des idées sales, et j’ai encore plus honte de l’absence de réflexion, du prêt-à-penser. Je rage contre cette recherche du providentiel, et de cette habitude à n’être pas concerné, jamais concerné.

Concours de désespoir.

Je peux me tromper, tout le long de ton livre, tu te bats pour garder espoir. Tu refuses le fatalisme. Tu paries sur la formation. Comme tout le monde, comme moi. Quand nous constatons les ruines du monde, nous pensons tous à demain et aux enfants, qui eux sauront reconstruire un monde meilleur. Tu as raison, et tu as encore raison quand tu te compares à la Bretonne « la Marine-Marchande-de Haine ». Vous avez la même formation, et toi, tu donnes de l’Amour.

Tu reviens aux vérités essentielles « Bien que le Corona ait endeuillé la planète, il est aussi porteur d’une leçon vitale, sinon d’un rappel fort utile : tout ce qui menace un humain menace toute la fratrie humaine… Le Corona se moque de la couleur de leur passeport ! »

Fatou, j’aime ta poésie, ton spleen… Je veux encore extraire quelques lignes de ton livre, elles disent tant : « Franco-Sénégalaise, je suis donc à la fois victime et bénéficiaire du préjudice… J’ai assez à manger, mais meurs de faim. Bien que gâtée, je vis insatisfaite. En moi, demeure une béance que rien ne semble vouloir combler. Toutes les mémoires, tous les antagonismes, tous les conflits, toutes les rancœurs, tous les déséquilibres actuels du monde ont leur ligne de faille en moi. Mon équilibre réclame l’unité de la fratrie humaine, une solidarité par-delà les frontières. »

Fatou, j’aime ton chagrin.

Alors, « Peut-on devenir français ? »

J’ignore, la question est peut-être déjà désuète.

Je ne peux que te répondre, je veux être du même pays que toi.

Une image contenant mur, personne, intérieur, souriant

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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