On va tous mourir !!! Un dossier de novembre 2022

On va tous mourir !!! Jours des morts
On va tous mourir !!! Jours des morts

On va tous mourir !!!

Pardonnez-moi ce titre si peu réjouissant, mais c’est un sujet de saison. Nous allons enfiler, comme des perles dans un chapelet, des jours de « commémorations ». Halloween, la Toussaint puis le jour des défunts (ou jour des morts). Alors on fait la fête ?

Entrée fracassante !

L’actualité est particulièrement sombre ce week-end. La mort vient frapper à grand coup de massue : 80 morts en Inde par suite de l’effondrement d’une passerelle qui venait d’être refaite, 100 morts en Somalie par un double attentat à la voiture piégée, et 153 jeunes broyés dans les fêtes d’Halloween, en Corée …. Dont un Français.

Et cette jeune femme assassinée en sortie de discothèque, ce jeune autiste tué à coups de couteau et Pierre Soulage pour achever ce tableau noir.

Les chrysanthèmes sont de sortie, le commerce morbide et annuel est en pleine action. C’est notre façon de nous accommoder avec la mort.

Une fête pour se faire peur, des fleurs et un hommage national pour l’artiste. Quant à tous ces malheureux étrangers morts de l’insécurité dans leur pays, c’est bien triste …mais la vie continue, enfin façon de parler.

En regardant de plus près, toutes ces morts parlent d’une question très politique : la sécurité.

La sécurité, un devoir politique.

Dans les drames en Somalie, en Corée et en Inde, c’est une évidence. Les pouvoirs publics ne sont pas parvenus à protéger leurs citoyens. Ils ne sont pas forcément directement responsables, mais une passerelle refaite qui lâche interroge sur les réglementations, des attentats (si fréquents) prouvent le débordement et une fête qui tue ses enfants, sans pratiquement de forces de polices pour assurer la sécurité fera les choux gras de la presse un certain temps. Oui, un Etat a pour mission, et sans doute pour première mission, de protéger ses concitoyens.

Une société se construit sur la base d’une sécurité partagée, l’Etat trouve sa légitimité dans sa capacité à protéger des risques intérieurs et extérieurs au pays.

D’ailleurs revenons en France : nos drames sont d’une autre dimension. Pierre Soulage avait 103 ans, il est l’exemple de la vie sereine, la sécurité sanitaire ; les meurtres seront comme toujours présentés comme des histoires individuelles, ainsi l’Etat sera dédouané de toute responsabilité.

On ne réfléchira pas à l’aide nécessaire pour les parents d’enfants handicapés, on ne tirera pas de leçons sur le machisme ambiant. Déjà qu’avec Lola, l’Etat s’en ait pris plein la tronche pour son laxisme migratoire !

Quand la mort devient une affaire collective, reconnue comme affaire d’Etat, on sort les grands moyens : prévention du cancer, prévention des accidents de la route, confinement anti-Covid, lutte anti-terroriste …

Quand, comme pour les féminicides on arrive encore à faire croire que tout cela c’est de l’histoire privée …on devient beaucoup plus léger. Si la cause collective n’est pas prouvée, le souci politique est moindre : pollution, amiante, nuage de Tchernobyl.

Selon la britannique Mary Douglas, « la visibilité du risque fait peser une menace sur la légitimité du pouvoir et l’organisation sociale » (« De la Souillure »), dit autrement, le plus grand risque pour un Etat, c’est que les citoyens se sentent en danger !

La stratégie du Chef de guerre.

Maintenant on connaît le couplet : « on est en guerre » Nos batailles ont lieu contre la Covid, les islamistes, la crise économique, les agressions de Poutine … l’habit de chef de guerre vise évidemment à rassurer, à incarner un De Gaulle sauveur du pays. Cela permet aussi de mettre de l’ordre dans les rangs, de désigner les ennemis, les mauvais français et d’être hors du champ de la critique.

Ça marche, car collectivement nous avons peur de la mort. Peur du chaos, peur de la maladie, peur de perdre notre sécurité. Notre société nous a permis de cumuler de nombreux avantages au regard du reste du monde : santé, consommation sans limite, stabilité, une certaine liberté …

Nous voulons bien faire quelques efforts, nous pissons sous la douche, et nous avons adopté les pailles en bambou… mais nous voulons garder ce patrimoine… qui peut se résumer ainsi : chez nous, la mort est marginale.

Nous ne mourons pas en grand groupe, nous mourons comme nous vivons individuellement.

Et c’est tant mieux !

Le souci, c’est le prix de notre sécurité, ou plus précisément de notre sentiment de sécurité. Ceux qui tiennent le discours de la sécurité politique, sanitaire, logistique, internationale , tiennent tous les pouvoirs, et peuvent emmerder les non vaccinés, peuvent taper sur les manifestants jaunes, verts, rouges, peuvent faire porter la responsabilité des incompétences économiques sur les mauvais chômeurs…

Le pouvoir est même cynique : il utilise le risque en menace pour soumettre le « bon peuple ». Certains élus sont diabolisés, nous devons tous être exemplaires, pour les consommations d’énergie, et nous sommes des irresponsables si nous nous n’avons pas une bonne série de piqûres….

Et la mort, là-dedans ?

Parler de la mort, en fait, c’est parler de la vie. En prenant conscience de cette réalité, notre fin inévitable, on peut se rappeler que nous sommes vivants. Pas éternels, mais provisoires. Des passagers.

Evidemment si on croit à la vie éternelle, au paradis ou autre chose, ce que je vais vous dire n’a aucun sens. Dans le livre collectif « Du sens de la mort au sens de la vie » (L’Harmattan), un des auteurs, Christian Waterlot écrit : « La mort qui compte nos années, nos mois, nos semaines, nos jours et nos heures, la mort qui hante le temps, suspend implicitement au-dessus de chacun de nos actes un « c’est maintenant ou jamais ». Cette hantise nous donne envie d’agir, éventuellement de prendre des risques. »

Vivre ce n’est pas nier la fin, ce n’est pas nier les risques, c’est une quête d’intensité. Les institutions ont intérêt à vous promettre des vierges, des vie éternelles, des hommages publics pour vous canaliser, mais je vais vous confier un secret : On va tous mourir.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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