Les minorités et la soumission…

Les minorités et la soumission
Les minorités et la soumission

Les minorités et la soumission

Il arrive que les réflexions se télescopent. D’un côté, je lis avec intérêt, « On ne naît pas soumise, on le devient » de Manon Garcia, et de l’autre, je visionne le reportage de la 2 « être noir en France ». J’ai trouvé dans ces deux œuvres certaines pistes de réflexions communes, que je souhaite partager.

« On ne naît pas soumise, on le devient. »

Manon Garcia est prof de philo, elle réalise un essai particulièrement travaillé, et documenté, où comme il est de tradition universitaire, tous les auteurs « références » sont cités : Butler, Sartre, de Beauvoir, Mac Kinnon, Merleau-Ponty, Descartes, Hegel, Husserl, Aron et d’autres, non moins importants.

Ce qui fait que la lecture demande une concentration continue, voir difficile.

Mais ce livre est surtout une réflexion à partir du célèbre livre de Simone de Beauvoir, « le deuxième sexe », réflexion qui amène à une pensée libératrice. Mais avant de vous présenter la conclusion, quelques arrêts sur le développement.

La fameuse phrase « on ne naît pas femme, on le devient ». Très connue et souvent interprétée comme voulant dire, « je construis ma féminité tout au long de ma vie ». Pour Manon Garcia, ce n’est pas cela. Elle complète par un paragraphe de Beauvoir : « On ne naît pas femme : on le devient. Aucun destin biologique, psychologique, économique ne définit la figure que revêt au sein de la société la femelle humaine ; c’est l’ensemble de la civilisation qui élabore ce produit intermédiaire entre le mâle et le castrat qu’on qualifie de féminin ».

Ce n’est pas une nuance, car les auteurs introduisent la reconnaissance des phénomènes environnementaux. La « femme « est une construction sociétale ! Elle est l’Autre, celle qui n’est pas homme.

« Ce sont les hommes qui constituent, par leur domination et pour leur plaisir, les femmes comme destinées à être leurs esclaves et comme les objets pour leur désir. »

Cette approche s’oppose à celle de l’existentialisme façon Sartre. L’homme pour Sartre est le résultat de ses choix, il est libre. S’il se soumet, il commet une « faute morale » (abandon de sa liberté), et s’il évoque la contrainte de l’environnement, il entre dans la mauvaise foi.

Simone de Beauvoir se libère de ce jugement moral, la femme n’est pas libre, elle est soumise, du fait des hommes, et la mauvaise foi est de ne pas connaître et de reconnaître cette soumission.

L’acceptation de la soumission comme condition initiale devient libératrice. Elle permet d’échapper à une culpabilité « immobilisante », à une analyse que partielle de la réalité, elle permet également d’envisager des stratégies d’adaptation. Le fait d’être soumise peut permettre de prendre le pouvoir, de prendre du plaisir, de déjouer les ambitions masculines. Enfin, l’analyse de la soumission est au service d’une pensée émancipatrice. « Beauvoir libère les femmes soumises de l’accusation de mauvaise foi et de faiblesse qui contribue habituellement à renforcer la situation d’oppression des femmes. En montrant comment et pourquoi les femmes consentent à leur soumission, elle désamorce toute utilisation de ce consentement pour attribuer la culpabilité de la soumission aux femmes : certes, les femmes, en tant qu’elles sont des êtres humains et donc qu’elles ont la possibilité de choisir leur liberté sont responsables du fait de ne pas choisir, mais la façon dont leur situation est déterminée de l’extérieur par la domination masculine au point de faire de la soumission leur destinée fait qu’elles ne peuvent en aucun cas être tenues pour coupables de cette soumission. »

On rencontre en particulier dans cette déclaration les problématiques de dépendances, d’aliénation et d’emprise. Dans un raisonnement « d’homme libre, indépendant » façon Sartre ces phénomènes sont incompréhensibles, mais dans une acceptation de la domination culturelle de l’homme sur la femme, dans la compréhension de la soumission en mode « éducatif » de l’Autre, on comprend que l’analyse masculine est hors réalité.

Simone De Beauvoir définit le concept de situation, ce regard permet de mettre en perspective la soumission féminine. La soumission est une conséquence, et non pas une position « naturelle ».

Le livre ne sombre pas dans un tableau noir, victimaire, où les femmes ne sont que victimes. L’auteure ne décrit pas une sociologie catastrophique, qui pourtant serait possible : les féminicides, le viol institutionnalisé, la ségrégation anti-femmes…Etc.

Elle conclut sur une non-culpabilité des femmes et des hommes, et la mise en lumière d’une démarche émancipatrice, « C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire, il est en autre nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes et femmes affirment sans équivoque leur fraternité. »

On ne naît pas noir, on le devient.

Non, ce n’est pas dit ainsi dans le reportage « être noir en France », amis plusieurs témoignages vont dans ce sens. En particulier, le test de la poupée avec des enfants noirs est révélateur. Fait en 1940, aux Etats unis, en pleine ségrégation, les enfants noirs optent pour la beauté blanche, la préférence blanche . Ils se perçoivent comme inférieurs. Le même test réalisé en France récemment produit les mêmes résultats. Une gamine magnifique rêve d’être blanche.
Les adultes témoignent de choses identiques, ils ont rêvés d’être blancs, ou ils n’ont pris conscience d’être noirs que face aux regards méchants et insultants « t’as mangé trop de caca ? »
Le racisme anti-noir est ancien, un arrêté royal interdisait déjà la migration des noirs. Les colonies étaient basées sur le concept de l’infériorité noire, et plus récemment les administrations françaises ont recruté en Guadeloupe et en Martinique les ouvriers du bas de l’échelle pour nettoyer les poubelles à Paris, comme le chante Pierre Perret, ou pour d’autres tâches subalternes.
Parmi les invités de l’émission, beaucoup sont des enfants de femmes de ménage.

La « Négritude » est bien une situation construite par la société, une soumission organisée.

Elle perdure, dans un racisme bien ordinaire : « Vous venez d’où ? Je peux toucher vos cheveux ? Votre diplôme est français ? ». Tout est encore difficile pour la personne noire : le logement, le voyage en première classe, l’emploi…
Elle perdure dans l’amnésie collective, toutes ces hommes noirs qui sont morts au combat, en étant français de gré ou de force, toutes ces populations qui ont été françaises, ont appris au fin fond de l’Afrique « nos ancêtres les gaulois ».

Ces esclaves qui ont fait la fortune du pays, et qui ont été décimés…

Mais le reportage, lui non plus, n’est pas victimaire. Il parle d’espoir, d’amélioration. Les métiers ouverts sont plus prestigieux, l’accès à la culture se développe.
On a en vue certains « noirs » qui ont réussi à s’imposer, à être des personnes reconnues par tous, Omar Sy par exemple. On a aussi ces modèles que l’histoire autorise de-ci-delà.
Mais les exceptions servent quelle cause, l’espoir des personnes noires, ou l’alibi d’une société égalitaire ?

Je vais oser parodier Simone de Beauvoir :
« C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme blanc de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire, il est en autre nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes blancs et noirs affirment sans équivoque leur fraternité. »

On ne naît pas pauvre, on le devient.

La pauvreté n’existe que par la richesse des autres. L’enfant prend conscience de la pauvreté de sa famille par la comparaison aux autres, il n’a pas la belle maison, la belle voiture. Ce sentiment de pauvreté s’intériorise, et crée ses complexes et ses révoltes.
Le plus souvent, la pauvreté enseigne la résignation, l’acceptation, la soumission. Les pauvres apprennent à baisser le regard, à se contenter de miettes, ils apprennent les vertus de la modestie.
Je suis issu d’une cité ouvrière où les logements étaient différents selon le statut du père, il y avait en autre la cité des ingénieurs, lieu hors monde pour les fils d’ouvriers.
Encore aujourd’hui les milieux défavorisés ont du mal à gravir les marches de l’ascension sociale.
Mais ne soyons pas victimaires, certains percent, même si d’autres sombrent…

« C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’homme riche de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire, il est en autre nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles hommes riches et pauvres affirment sans équivoque leur fraternité. »




Un laboratoire de la domination
« Le village Bamboula »

« Le village Bamboula »
« Le village Bamboula »



Le reportage est sidérant, jusqu’en 1994, les biscuits St Michel avaient financé un zoo humain : « Edith Lago a vécu l’enfer, enfermée dans un parc animalier de Loire-Atlantique en 1994. Son histoire et celle des 24 autres Ivoiriens du groupe Djolem est racontée dans Le Village de Bamboula. »

Ce zoo était à l’évidence le summum de la domination blanche.


Soumission raciste.

Les 24 personnes étaient choisies pour leur couleur qui permettait de vendre le biscuit « bamboula » et d’attirer le touriste en créant un spectacle « exotique »

Soumission économique

« Les 25 membres du groupe Djolem étaient artisans, chanteurs, danseurs ou musiciens. Ils ont été exploités pendant six mois, et contraints de se donner en spectacle dans des conditions inhumaines. Le parc les hébergeait dans des cases en argile, et leurs matelas étaient posés à même le sol. »




Soumission sexuelle


« Le traitement inhumain enduré par les membres du groupe ne s’arrête pas là, selon Edith Lago. Elle affirme que les filles de la troupe étaient contraintes d’avoir des rapports sexuels avec un dirigeant du groupe. “Quand on est venus, il nous a dit qu’il devait être le seul à coucher avec les filles du groupe. La première, c’était Nina, après, c’était Charlotte, puis il est venu sur Patricia. […] Moi, je me suis rebellée avec une autre fille, donc il nous a punies”. À cause de la difficulté de leur situation, jamais aucune plainte n’a été déposée pour ces faits. »

Pour le public, les danseuses devaient également être seins nus ….


Une horreur exceptionnelle ?

C’est vrai que nous avons affaire à un concentré, qui d’ailleurs n’est pas très ancien.
Le côté exceptionnel est à relativiser, d’abord, car l’information n’avait pas circulé, et c’est inquiétant, et les trois composantes de cette horreur « sexisme, racisme, domination sociale » existent toujours, et en tout lieu.
Oui, ne soyons pas victimaires, il arrive que des poings levés, des manifestations dénoncent la domination culturelle du mythe de l’homme blanc, riche, mais dès que vous ouvrez votre poste de tv, dès que vous regardez une pub, on vous impose le bonheur de l’avoir, l’image de la femme objet et la marginalité de la personne noire. Non, on n’affiche pas le profil arien, on éduque par une modélisation sélective, excluante.

La liste des groupes exclus par notre société est encore plus large : personnes handicapées, personnes homosexuelles, personnes trans…
Alors en copiant Simone…
« C’est au sein du monde donné qu’il appartient à l’humain de faire triompher le règne de la liberté ; pour remporter cette suprême victoire, il est en autre nécessaire que par-delà leurs différenciations naturelles les humains affirment sans équivoque leur fraternité. »


Vidéo noirs en France et le village de bamboula

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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