Les enfants foutus : Existe-t-il des enfants irréparables ?

Les enfants foutus
Les enfants foutus

Les enfants foutus

J’ai rencontré une jeune éducatrice qui venait de faire un stage parmi les jeunes adolescents confiés aux services de justice suite à leurs actes. Elle en sort surprise, un peu sidérée. « Ce ne sont que des gringalets, sans doute complexés, et presque tous ceux que j’ai rencontrés ont violé une gamine dans la famille. Ils n’ont ni remords, ni conscience de leurs actes. Notre accompagnement n’a pas beaucoup de sens, et ils n’ont aucun soin. Souvent, la justice les remet en famille.»

Existe-t-il des enfants irréparables ?

Dans les quartiers, ou dans les villages, il existe une véritable pauvreté culturelle (et financière). Les parents ont perdu leurs repères, car souvent, ils sont remisés au rang des inutiles. La culture ambiante est basée sur le plaisir immédiat, sans filtre, sans effort, il suffit d’allumer son poste de TV pour voir les images de la réussite, avec amour, gloire, fric et beauté. Les adultes sont en échec, et sèment l’échec. En famille, on ne crée pas de modèles d’espérance, de projets. « Chez ces gens-là, on ne pense pas ,monsieur… »

Cette vie sans vie peut amener toutes sortes de débordements : alcool, drogues, violence, inceste… et surtout l’absence d’éducation.

Maurice Berger, célèbre en particulier pour son livre « Voulons nous des enfants barbares ?» (Edition Dunod)  décrit la situation familiale dans nouvel ouvrage : Sur la violence gratuite en France : Adolescents, hyperviolents, témoignages et analyses (L’Artilleur, 2019)

« Oui, l’autorité diminue. Elle vise à réguler les désirs de chacun, à passer du «je » veux ça au « nous ». Qu’est-ce que cela donnerait si tout le monde faisait comme moi et ne respectait pas les lois ? Mais pour un parent, poser un interdit cohérent nécessite d’accepter de ne pas être aimé temporairement par son enfant, de souhaiter avoir un enfant aimable par les personnes extérieures à la famille et qui ait envie d’être un citoyen ; d’être un parent capable de sortir de son confort personnel pour faire l’effort d’interdire, donc de délaisser temporairement la télévision ou son jeu vidéo, et ne pas se dire que l’école ou le club de foot fera ce travail à sa place. »

 Dans ses ouvrages précédents, Maurice Berger explique les destructions cérébrales irrémédiables créées chez l’enfant victime de ces mauvais traitements. Pendant une période, j’ai encadré plusieurs enfants suivis par Maurice Berger, et l’action éducative conjuguée aux soins, ne parvenaient qu’à « limiter » la casse, par moments. L’enfant pouvait retrouver quelques instants de joie, d’enfance, mais en effet, je n’ai jamais vu de « guérison ».

Aujourd’hui, le médecin poursuit son travail avec des enfants semblables à ceux que l’éducatrice a rencontrés, et fait un constat similaire.

« Faute d’attention et d’échanges avec leurs parents, certains jeunes que vous accompagnez ne sont même pas capables de reconnaître les émotions d’autrui…

Un bébé ne sait qu’il sourit que s’il rencontre un sourire en miroir sur le visage du parent, il ne reconnaît ses émotions que si un adulte lui nomme ce qu’il ressent. Conséquence, certains de ces jeunes ne sont pas capables de comprendre la structure d’un visage. Les émotions qu’exprime le visage d’autrui peuvent être aussi indéchiffrables et ses mimiques sont alors interprétées comme menaçantes, donc il faut l’attaquer.

Aucun des jeunes que j’ai rencontrés n’a manifesté de réel sentiment de culpabilité pour ses violences.

Le plus grave est l’absence d’empathie, de capacité de comprendre ce que l’autre peut ressentir. Ainsi je demande à un jeune qui a mis un adulte dans le coma pour un supposé mauvais regard, pourquoi il n’a pas tué sa victime. Réponse : « parce qu’un copain m’a tiré en arrière par mon sweat ». Je l’interroge sur ce que cela aurait fait à la mère de sa victime si son fils était mort. « Elle aurait été triste un moment, puis il faut passer à autre chose, ne pas s’apitoyer toute sa vie, c’est ballot. Il aurait dû mourir un jour de toute manière ». Aucun des jeunes que j’ai rencontrés n’a manifesté de réel sentiment de culpabilité pour ses violences, ce qui est très déstabilisant pour les professionnels, il faut passer par d’autres voies. »

Une autre voie éducative ?

Les réponses institutionnelles sont basées sur l’ordre, et l’effort. Il s’agit des Centres éducatifs fermés ou renforcés, et de quelques autres dispositifs plus ou moins gardiens. Les éducateurs, qui souvent ne sont pas éducateurs, sont musclés physiquement, pas intellectuellement. Parfois la réflexion se porte sur des solutions miracles, l’armée comme le proposait Ségolène Royale, ou des personnages charismatiques type curés, gourous ou personnages de légendes.

Pour Maurice Berger, il faut rétablir l’autorité.

« Pourtant il est devenu inévitable de relégitimer un principe d’autorité très ferme à tous les niveaux (école, respect de la police, etc.) pour restructurer notre fonctionnement collectif et pour empêcher la perte de toute idée de « bien commun »

Mais, le système est en échec, la violence semble ne rien vouloir résoudre. Quant au soin, il est presque inexistant en France, les places sont rares, et le système sombre aussi dans une forme de violence : les enfants sont sédatés, réduits à l’état de zombies. On utilise par exemple le système du « reset ». L’enfant attaché au lit est gavé de médocs, et on espère l’effacement des données précédentes.

La réponse réelle est systémique : la régulation. L’enfant détruit est soit placé en hôpital, soit remis « en liberté ». Là, il trouvera souvent la prison, ou la rue. La fin est la mort : meurtre, overdose, suicide. …

Je ne connais pas de chiffrage du phénomène, on connaît partiellement les chiffres de la rue, mais sans distinctions, ou les chiffres des prisons et des hôpitaux, mais sans études non-plus.

Alors, cette autre voie ? elle ne peut se trouver qu’en amont, par une revalorisation de la personne, adultes et enfants. Le chantier essentiel est l’éducation, pas l’enseignement du français et des maths comme le pensent les candidats, mais l’enseignement de la relation, la planétologie …etc.

L’action éducative n’est pas une réparation des êtres cassés, elle est un acte de fraternité.

Dans mon bouquin « l’educ’acteur », je conclus le chapitre ainsi :

« Alors c’est foutu ?

Brel chante « Quand on a que l’amour… nous aurons dans nos mains, amis, le monde entier »

Il faut être fou, poète pour être éducateur sans muscles, sans violence… mais vous êtes encore très nombreux »

L’espérance par l’imagination.

Rappelez-vous Edgar Morin mise sur le pilier de la créativité pour espérer, Maurice Berger, finalement dans sa version sombre des choses, partage le constat : « Détruire, comme frapper, est le jeu de ceux qui n’ont pas d’imagination. ».

Il faut diffuser le plaisir, pas la consommation.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

2 Responses

  1. Avatar photo Serena Davis dit :

    Un problème qu’on ne pose jamais, mais bien réel.
    Un enfant qui a subi toute sa vie des situations de maltraitance et de négligence sans aucun suivi a de grandes chances de fonctionner plus tard en mode « survie » avec des réponses réflexes imprévisibles et, dans des cas extrêmes, dangereuses.
    C’est à la société qu’il revient de les protéger et, se faisant, de nous protéger tous.
    Quand je parle de protéger, je veux dire « aider », et même « prendre soin ». La captivité n’a jamais soigné personne; le rejet, encore moins; quant à l’ignorance, la belle est fidèle à son nom et fabrique du crétin, titre d’un livre de JP. Brighelli, (03/2022, Ed. L’archipel) sur l’agonie du système scolaire. Je dérive vers un autre sujet… non moins intéressant.

    Merci pour ce brillant article,
    Serena

  2. Merci ! …et nous pouvons dériver sur le sujet.

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