Le féminisme ennemi des femmes ?

Le féminisme ennemi des femmes ? S’habiller en femme ?
S’habiller en femme ? Le féminisme ennemi des femmes ?

S’habiller en femme ? Le féminisme ennemi des femmes ?

Dans mon courrier des lecteurs, la question de vient de Cachou, de Gérardmer. « Est-ce vrai que le féminisme s‘oppose à ce que je sois habillée en femme ? ». Cette question n’est absolument pas anodine, elle est même dans l’actualité, aussi chère Cachou, la vosgienne, je vais vous faire part de ma réflexion.

Le féminisme ennemi des femmes ?

Depuis que des femmes ont osé prendre la parole, des voix s’élèvent pour clamer que les révoltées nuisent à la cause commune. Les suffragettes étaient des hystériques par exemple. Quand des noirs, des homosexuels, des ouvriers crient la révolte, la pensée majoritaire explique que les exaltés ne font qu’attirer la foudre sur eux.

Ce refrain est repris aujourd’hui par différents clans. L’extrême droite avec Eugène Z en tête déclare que les féministes sont les ennemies des femmes, lui non, qui par exemple explique que le foot féminin ce n’est pas du foot. D’autres ont la même chanson avec quelques changements de ton.

Nous avons par exemple le discours non-genré, où l’exposition de son « genre » est une ignominie.

Dans une approche parallèle, les talibans imaginent qu’il faut cacher la féminité.

Ils ont édicté la loi n° 5 : « Les femmes doivent porter la burqa qui les couvre de la tête aux pieds. »

J’aime la réponse de l’écrivaine Émilie Frèche  « Plaisir n°5 : porter la robe de Mireille Darc dans le Grand Blond avec une chaussure noire. C’est la robe la plus sexy du cinéma français. Les femmes afghanes pourraient essayer ; je suis sûre que les talibans n’y verraient que du feu. De face, cette splendeur ressemble à une sorte de burqa très moulante, noire, avec col cheminée et manches longues, mais le dos, lui est entièrement dénudé jusqu’à la chute des reins, jusqu’à la naissance des fesses, et la taille est soulignée d’une discrète chaîne dorée. Il faudrait simplement apprendre à marcher en crabe. » (Toutes afghanes ; l’observatoire) 

Cette réponse teintée d’humour, et de souffrance, est, selon moi, celle qui exprime le regard féministe. L’écrivaine refuse le diktat des intégristes, mais elle se joue également de cette « sexualité » débordante des hommes. Elle connaît la vulnérabilité masculine, et au lieu de se retirer du jeu social, de culpabiliser par péché de beauté, elle opte pour l’audace et la liberté.

Cette réponse est d’ailleurs très en phase avec la réflexion de Simone de Beauvoir dans son livre célèbre « le deuxième sexe ».

Que disait maman Simone ?

Elle identifie la différence, elle balaie les théories du « tous pareils ».

« Il suffit de se promener les yeux ouverts pour le constater que l’humanité se partage en deux catégories d’individus dont les vêtements, le visage, le corps, les sourires, la démarche, les intérêts, les occupations sont manifestement différents : peut-être ces différences sont-elles superficielles, peut-être sont-elles destinées à paraître. Ce qui est certain, c’est que pour l’instant, elles existent avec une éclatante évidence. »

Ce constat peut sembler banal, mais il affirme une réalité pour toutes les sociétés. Concrètement, si ce constat gène, il est donc nécessaire de modifier la société. Viennent les théories : cacher les femmes, l’unisexe, les uniformes les plus divers…

Donc tout le reste est du ressort du projet de société, donc de rapports de force, de batailles et de pouvoirs.

Simone de Beauvoir mène ensuite une réflexion libératrice. Elle s’oppose à Sartre, en particulier, sur la notion de la « faute ». Pour elle, c’est la société qui crée la soumission, est si par conséquent, la femme est soumise, elle n’en porte pas la responsabilité, « la faute ».

Un des exemples est l’objectification du corps de la femme. Le corps est fait objet avant même que la jeune-fille prenne conscience de son corps. « Selon Beauvoir, la puberté se produit lorsque le corps de la jeune fille devient « chair ». » (On ne devient pas soumise, on le devient Manon Garcia ).

Mais si la femme est faite objet par les hommes, l’émancipation pour la philosophe n’est pas de se soustraire aux regards, mais de prendre conscience de la réalité, de sortir de la culpabilité et de devenir actrice de sa vie. « Un des premiers ressorts de la soumission est qu’elle est conçue comme une attitude, comme quelque chose qui n’est pas imposé du dehors, mais que l’on fait soi-même. C’est le cas, par exemple, de la femme qui s’apprête avant de sortir, qui s’épile, enfile une gaine amincissante, lisse ses cheveux, se maquille pour faire d’elle-même un bel objet. Sans doute, apparaîtra-t-elle comme un objet, mais cet objet elle l’a elle-même fabriqué » (Manon Garcia)

Ce cheminement d’idées conduit à la liberté : liberté de conscience, liberté de choix, liberté de mode de vie.

Si la société choisit la place attribuée à la « femme », une femme libre choisit.

Choisir sa vie, choisir sa soumission…

Mes lectures et ma vie me font fortement penser que nous sommes tous des réceptacles individuels de l’Histoire collective. Les illustrations sont nombreuses, dans ma lecture actuelle « Congo » qui retrace avec détails et précision l’Histoire du Congo, l’auteur a choisi de faire défiler des petites histoires humaines. Tout s’alimente, tout est en interaction.

Quand je travaille avec les personnes âgées sur leurs histoires, l’Histoire s’invite : l’industrialisation, la guerre, la crise économique.

Nul n’échappe au collectif, et chacun peut exprimer sa part d’individualité.

Pour revenir à la question de Cachou, des Vosges, le vêtement est évidemment aussi une expression culturelle, voire cultuelle. Chacun s’habille en fonction de la place qu’il sollicite, du groupe qu’il veut rejoindre. Ainsi Cachou, vous avez choisi le tailleur et les hauts talons pour votre ascension sociale, et nul n’est en droit de vous critiquer.

Dans son ouvrage « musulmane », Attika Trabelsi revendique à la fois son féminisme et sa religion. Elle porte le voile. Et comme pour vous Cachou, nul n’est en droit de critiquer.

« Et si relayer leurs histoires (15 femmes musulmanes de l’ouvrage) nous permettait de challenger les interprétations misogynes des textes sacrés ? Et si leurs parcours nous permettait de créer un espace de dialogue visant à rappeler qu’islam et féminisme sont intrinsèquement liés ? »

Pour la tenue vestimentaire, le problème est la tenue imposée. On l’a vu, pour les talibans, aux JO, il faut se souvenir des femmes au beach-volley. Les uniformes, les dress -codes, les haillons démontrent une soumission, volontaire ou non.

Donc, oui, habillez-vous en femme, selon votre image, selon votre souhait, mais il reste le souci du regard de l’homme.

Le regard qui décide de qui tu es.

Simone de Beauvoir en a parlé, c’est ce regard qui rend « chair » qui fait que l’innocence devient objet de convoitise.

On peut accorder un aspect naturel aux regards sexués, évaluateurs. Ils existent dans les deux sens, et très rapidement le bébé apprend à se retourner sur l’autre sexe. L’autre sexe, n’est pas encore l’Autre. Celui à qui on ne reconnaît pas le statut d’humain, d’égal.

Le regard dans une société machiste devient acte d’achat, d’autorité, de harcèlement.

« Je comprends vraiment ces pratiques comme des performances de masculinité en tant que privilège : celui de ne pas avoir à se soucier du ressenti, de l’envie et de la vie des femmes. Le harcèlement de rue est la performance de la masculinité qui consiste pour les hommes à user de leur droit de commenter le corps de femmes, à les mettre mal à l’aise, à les insulter, et plus largement, comme droit à disposer de leur temps et de leur attention. » (Victoire Tuaillon « Les couilles sur la table. »

Cette possession sur l’Autre s’exprime par l’arme terrible : le viol. Le viol est une arme de guerre dans les conflits déclarés, et une arme d’oppression dans une société soi-disant en paix.

« Le viol, c’est le propre de l’homme, non pas la guerre, la chasse, le désir cru, la violence ou la barbarie, mais bien le viol, que les femmes _  jusqu’à présent_ ne se sont jamais approprié. La mystique masculine doit être construite comme étant par nature dangereuse, criminelle, incontrôlable… Et le viol sert d’abord de véhicule à cette constatation : le désir de l’homme est plus fort que lui, il est impuissant à le dominer. On entend encore dire « grâce aux putes, il y a moins de viols » comme si les mâles ne pouvaient pas se retenir, qu’ils doivent décharger quelque part. » Despentes « King Kong théorie ».

Ainsi, le violeur s’excuse, c’est la femme qui est responsable de l’agression. La beauté féminine est coupable… Aux yeux des cons, des religions, et des monstres.

Alors, être comme vous le souhaitez, être « femme » comme vous le dites est un acte féministe, c’est envoyer les ennemis des femmes se faire voir ailleurs.

Et pour conclure…

Aucune règle, « Il n’y a pas pire fascisme que de décider du bonheur des autres ».

Je souhaite que chacun.e ait la liberté d’exister à sa convenance, et que la rencontre sorte du champ de l’agression… Vive les Vosges libres

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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