[Roman] Le Château des Véraliens : Chapitre premier : L’ÉVASION

Château des Véraliens - roman
Château des Véraliens – roman

Le Château des Véraliens

Une plongée dans le mystère et la science-fiction !

En exclusivité sur Abrasif, un roman complet sera publié pour vous, chapitre par chapitre.

Je suis heureux de partager avec vous ce roman dont je suis l’auteur, de vous faire découvrir cet univers, cette histoire qui a (peut-être) existé… ou qui (peut-être) existera un jour.

Une histoire qui est fondée sur un rêve qui a vibré si fort en moi, une nuit, que j’ai voulu aussitôt en faire un livre.

En voici le résumé. À l’issue d’une terrible guerre, les Véraliens, un peuple venu d’ailleurs, ont assujetti les humains à leur autorité. Afin d’asseoir leur domination, ils utilisent une technologie avancée pour capter les âmes au moment de la mort de chaque individu.

L’âme défunte est ensuite passée par une machine à oubli qui efface sa mémoire, la barde de liens hypnotiques puis l’introduit dans un robot pour des travaux subalternes ou comme garde pour chasser les humains réfractaires. C’est dans le Château central, siège des Véraliens, que se réveille Rony et qu’il s’évade. Les Véraliens vont alors déployer toutes leurs meutes pour le re-capturer.

Une question avant la lecture.

D’après vous cette histoire est-elle le reflet (imparfait) de quelque chose qui s’est déroulé autrefois ? De quelque chose qui pourrait se passer dans le futur (fort possible avec la technologie qui se met en place actuellement) ? Ou est-ce juste de l’imagination totalement débridée comme on la retrouve si communément dans les rêves de chacun ?

Faites-nous part de vos réactions ! Nous les lirons avec attention au journal.

Quant à moi, je vous souhaite une bonne lecture.

Patrick Huet

Avant-propos sur ce livre.

Titre du livre : Le Château des Véraliens.

Genre : Science-fiction.

Auteur : Patrick Huet.

Copyright. Le texte est soumis à copyright. Mais bien entendu, les citations ou la reprise de courts passages sont autorisées sous réserve de mentionner l’auteur et d’inclure un lien vers cette page.

Où trouver ce roman au format imprimé ? Ce roman existe au format papier à cette adresse : Roman Le Château des Véraliens .

Chapitre premier : L’ÉVASION

Le monde n’était qu’un vaste cocon de ouate sombre. Le temps n’existait pas, non plus que les pensées ou les émotions. Un grondement déchira soudain le silence floconneux. On le secouait, le ballottait. L’univers entier semblait atteint de folie.

Puis les brumes opaques s’éclaircirent et un visage féminin aux traits fins se dessina de plus en plus nettement. Ses yeux noirs jetaient des éclairs sur ses pommettes d’une douceur de neige qu’encadraient de très longs cheveux bruns.

Elle prononça des mots qu’il ne comprit que bien après qu’ils eurent été formulés.

— Dieu merci, il est éveillé !

Une autre voix, plus sèche, avait répondu.

— Ne perdons pas de temps, il faut partir.

C’est alors qu’il prit conscience de l’homme à la tignasse noire qui le soutenait par le bras droit. Plus petit que la fille, yeux marron et teint bistre, sa minceur était trompeuse. L’on voyait saillir par moments ses pectoraux sous sa tunique grise. Il le maintenait sans effort et le poussa vers une fenêtre.

La fille lui prit le menton dans ses mains et le tourna vers elle. Ses doigts avaient la chaleur du velours et ses traits la grâce des elfes. Des images fugaces affluèrent à sa mémoire pour disparaître sans qu’il ait eu le temps de les enregistrer.

— Nous devons quitter le Château, lui dit-elle d’une voix si douce qu’il faillit chavirer. Suis-nous sans bruit et fais exactement ce que Chico et moi te dirons.

Chico ne pouvait être que le petit homme noirâtre. Il aurait voulu demander à la fille son nom à elle. Ses lèvres ne surent comment s’y prendre. Peu importe, d’ailleurs, qui elle était, ni même qui il était et où il se trouvait, il resterait près d’elle quoi qu’il arrive. Où qu’elle aille, il l’accompagnerait. Rien d’autre n’existait en dehors de ce teint d’opaline et de ces yeux noirs.

Chico regarda par la fenêtre.

— La voie est libre, c’est le moment d’y aller.

— Très bien ! répondit la fille.

Elle ouvrit sa tunique de même facture que celle de Chico. Sur une chemise blanche, un cordon bleu soutenait un pendentif – bleu également, quoique translucide – en forme de « T » renversé. Elle le souleva et l’introduisit dans un orifice à mi-hauteur dans la porte. Il n’avait pas remarqué cette ouverture jusqu’à présent et compris rapidement que le pendentif était une clef. La serrure émit un léger déclic lorsque la fille tourna la clef, puis la porte s’ouvrit. Chico le poussa vers la sortie. Il ne résista pas, cette idée ne lui était d’ailleurs pas venue à l’esprit. Un flot de vert le submergea. Une pelouse déroulait son tapis de jade sur cinq mètres. Au-delà, de grands arbres ployaient leurs longues branches presque au niveau du sol. Une allée de sable blanc partait du seuil en ligne droite sur deux mètres, puis se divisait en deux rameaux latéraux pour contourner le Château.

— Le sable est trop blanc, observa la fille, ces reflets argentés ne sont pas naturels.

— Que crois-tu que c’est ?

— Un détecteur de fantômes ! Dès que nous poserons le pied dessus, ce sera le branle-bas de combat dans le Château. Nous serons assaillis et submergés en quelques instants.

La réflexion de la fille mit un certain temps avant d’atteindre ses centres nerveux. Quand il en réalisa pleinement le sens, il était sur la pelouse derrière elle. Chico fermait leur cordée. Ce dernier lui avait demandé s’il pouvait marcher seul, il avait hoché la tête.

— Tu vas donc suivre Raëlle et accomplir exactement les mêmes gestes. Ne t’écarte pas de sa route et mets ton pied là où elle aura posé le sien. L’endroit est truffé de détecteurs.

Il avait agi comme Chico le lui avait recommandé. Raëlle avait sauté sur le gazon, contourné l’allée piégée, puis s’était dirigée droit sur les arbres. Ce n’est que parvenu aux premières ramures qu’il stoppa brusquement.

Chico qui venait par-derrière le bouscula par mégarde.

— Qu’y a-t-il ? chuchota l’homme brun. Quelque chose ne va pas ?

Ses mâchoires se contractèrent dans un immense effort pour remuer ses lèvres. Une voix rauque, malaisée – et qu’il ne reconnut pas – demanda.

— Détecteurs de fantômes ? Nous sommes des fantômes ?

Une main chaude et douce prit la sienne.

— Oui Rony, murmura près de son oreille la jeune femme brune, nous sommes des fantômes. Monte maintenant, ne restons pas à découvert.

Il se laissa guider par Raëlle, sans guère s’étonner d’apprendre qu’il était un fantôme et que son nom était Rony. Un grand mur éleva bientôt sa muraille jaunâtre jusqu’à trois mètres au-dessus du sol.

— Nous sommes à la limite du parc, observa Raëlle, la liberté nous attend de l’autre côté.

— Pas encore, objecta Chico, regarde !

Il montrait du doigt le mur. Une fine ligne argentée courait le long du sommet et plusieurs autres sur la paroi.

— Des détecteurs, commenta Raëlle. Le rempart en est couvert.

— Et pour corser le tout, la pierre est lisse, sans aucune aspérité pour nous permettre de grimper.

— Nous avons encore une solution, grimper aux arbres et sauter.

— Tu crois que c’est faisable ? Insista Chico sceptique.

— Nous sommes acrobates, non ? Pour un individu ordinaire, ce serait impossible. Pas pour nous.

— C’est à lui que je pensais, pas à nous.

D’un mouvement du menton, il désigna Rony.

— Y arrivera-t-il ?

Raëlle examina attentivement l’homme brun et mince, un peu plus grand qu’elle. Les yeux noisette, jusqu’alors plongés dans les brumes de l’inconscience, avaient recouvré leur vivacité. Elle se tourna vers Chico et répondit.

— Il y parviendra. Il a déjà récupéré sa forme physique. Les souvenirs ne lui seront pas nécessaires. Il n’aura qu’à prendre exemple sur nous.

Elle saisit à nouveau Rony par la main et tendrement lui demanda.

— Tu comprends ce que nous disons, n’est-ce pas ?

— Oui.

— Ne te fais surtout pas de souci, même si tu ignores pourquoi nous nous évadons. Quand nous serons en sécurité, loin d’ici, je te raconterai notre histoire.

— Je ne m’inquiète pas, Raëlle. Je te suis, réussit-il à articuler plus aisément cette fois-ci.

Une minute plus tard, ils se trouvèrent sur la branche maîtresse d’un vieux chêne. Elle dominait le mur de cinquante centimètres, tout en en étant éloignée de deux mètres cinquante. Une distance respectable et un saut particulièrement difficile à effectuer depuis une assise instable. Tel était le cheminement des pensées de Chico en sentant l’arbre vibrer sous leur poids. Toutefois, ainsi que l’avait précisé Raëlle, ils étaient acrobates et habitués aux mouvements les plus pénibles dans les positions les plus incongrues. Mais Rony ?

Agrippé au fût de l’arbre, ce dernier arborait un air perplexe. La voix lui revenant rapidement à mesure qu’il respirait et entendait la conversation de ses compagnons, il finit par observer.

— Comment avons-nous pu marcher et grimper sur ce chêne ? Les fantômes n’appartiennent pas à l’univers physique, ils traversent la matière sans la toucher. Alors, puisque nous sommes des fantômes, comment cela est-il possible ?

Raëlle demeura interdite une fraction de seconde puis déclara.

— Nous t’expliquerons cela plus tard, nous n’en avons pas le temps pour l’instant… Chico ne saute pas encore ! Nous devons nous assurer auparavant qu’aucun garde ne chemine dans les environs.

Chacun examina studieusement les alentours. Aucun guetteur ne se manifestait. L’allée de sable blanc se jetait dans une autre, beaucoup plus large, qui s’étirait du hall d’entrée monumental du Château jusqu’à la grille barrant l’accès au domaine. Les ramures des arbres leur en cachaient la presque totalité, ce dont ils ne se plaignaient guère. À l’abri des regards, ils scrutèrent à leur aise le parc et ses dépendances. Pour la première fois, Rony eut une vision globale du Château. Il était massif, muni de tourelles et dégageait une impression d’agressivité. Une tour rectangulaire au toit en terrasse dressait sa masse sombre au milieu de la forteresse de pierre.

Un grand panneau noir, fixé à un poteau se dressait près de l’allée centrale. Des lettres dorées y scintillaient, visibles de loin.

À TOUTES LES UNITÉS,

RECHERCHE FUGITIF : CASSIUS.

Suivait une photo que Rony ne distinguait pas.

— Qui est-ce ? demanda-t-il.

— Cassius était un de leurs prisonniers, ancien hercule au cirque Biboléum. Ils l’ont eu à sa mort. Par chance, il a réussi à déjouer leur plan et à s’enfuir. Son nom est affiché pour aiguillonner les Véraliens et leurs gardes. Leur priorité est de l’appréhender coûte que coûte.

— S’il a réussi, nous le pouvons également ! renchérit Chico. Nous n’avons personne à l’horizon, c’est le moment.

Il marcha en écartant les bras jusqu’au milieu de la branche, prit son élan et sauta. La branche se courba et tangua lorsqu’il se projeta en avant. Raëlle et Rony se cramponnèrent au fût. Chico était de l’autre côté du mur. Quand le balancement fut tolérable, Raëlle s’adressa à son compagnon.

— Observe chacun de mes gestes et fais exactement la même chose que moi. N’oublie pas que tu es acrobate. Tu ne t’en rappelles plus, mais ton corps, lui, s’en souvient. Laisse-le agir et tout se passera bien. Et maintenant, regarde !

Elle s’avança à son tour, plia les genoux et se propulsa avec une grâce féline. Elle atterrit souplement à côté de Chico.

— À toi ! souffla Raëlle.

Du pied, Rony stabilisa son assise, comme il avait vu la jeune femme le faire. Tout en s’accrochant aux feuilles d’un rameau secondaire, il marcha à petits pas, les pieds de travers, sur la branche maîtresse. Le visage de Raëlle s’effaça soudain. Les ténèbres l’environnèrent d’un seul coup et il sentit des centaines d’yeux attentifs suspendus à chacun de ses mouvements. Des respirations étouffées lui parvenaient. L’écorce sous ses doigts s’était transformée en une baguette ronde et lisse. Et loin, loin au-dessous de lui, une arène de sable ocre, vivement éclairée l’appelait. La piste d’un cirque !

— Rony, Rony !

Les ténèbres se dissipèrent, le halètement oppressé des spectateurs et l’arène de sable s’évanouirent. L’écorce dans ses paumes redevint de l’écorce.

— Rony, ça va ?

Le visage anxieux de Raëlle acheva de l’ancrer dans la réalité. Il esquissa un geste rapide pour la rassurer et bondit. Son corps retrouva d’instinct la position la plus efficace et accomplit un saut parfait. L’instant d’après, Raëlle le tenait serré contre elle. Ses lèvres touchaient presque les siennes, ébranlant le peu de certitude qu’il conservait au fond de lui. Chico le félicita et le tapa légèrement sur l’épaule.

Sans trop comprendre la situation, Rony sourit à ces démonstrations d’amitié et, troublé par la proximité de Raëlle, s’appuya contre le mur. Sa main avait à peine effleuré le fil d’argent incrusté dans la pierre, qu’une sonnerie stridente s’éleva de tous les côtés à la fois. Un tohu-bohu de cris, de chocs de métal et de claquements divers s’ensuivit.

— L’alarme ! s’écria Chico. L’alarme est donnée au Château. Ils seront là dans un moment, il faut fuir !

Montrant l’exemple, il traversa en courant la route pavée.

— Gagnons les bois, cria Raëlle par-dessus la sirène.

Rony les suivit, honteux de sa propre maladresse. Il l’oublia aussitôt, l’heure n’était pas aux regrets. La forêt à deux cents mètres de là semblait hors d’atteinte. Il leur fallait pourtant la rejoindre et s’y mettre à l’abri. Leurs foulées s’allongèrent dans les herbes folles de la prairie. Chaque mètre couvert était un gage de plus vers la sécurité. La forêt était proche désormais. La sirène en s’arrêtant les fit se retourner. Des aboiements féroces remplacèrent l’alarme.

— Les chiens, éructa Chico, ils vont envoyer les chiens !

Une dizaine de gardes surgit à l’entrée. Leur apparence saisissait par leur étrangeté. De la tête aux pieds, on ne distinguait qu’une carapace de métal noir pareille à une armure enveloppant le corps. Par-dessus l’armure, ils arboraient tous un uniforme sombre qui soulignait néanmoins la ligne des bras, des têtes et des jambes. Ils brandissaient des fusils au canon allongé. Raëlle poussa Rony en avant et souffla.

— Les crocs des chiens sont enduits d’un venin paralysant, ainsi que les flèches de leurs fusils. S’ils nous touchent, nous serons incapables d’esquisser le plus petit mouvement. Les Véraliens n’auront plus qu’à nous ramasser.

Ils reprirent leur course rapide, Chico se retournant de temps à autre pour leur ordonner de sauter à droite ou à gauche. Des fléchettes se fichèrent à leurs pieds sans les atteindre. Les premiers arbres de la forêt les dérobèrent aux regards des gardes véraliens. Les aboiements indiquaient toutefois que leurs geôliers étaient toujours derrière eux.

— Nous ne sommes pas en sécurité, commenta Raëlle entre deux inspirations. Si les gardes étaient seuls, oui. Avec les chiens, il ne faut pas y compter. Les bêtes nous suivront à l’odeur.

Les branches les fouettaient sauvagement. Rony aurait voulu les éviter. Le rythme de la course ne lui en accordait pas le temps. En dépit des difficultés de leur progression, Raëlle gardait son sang-froid.

— Nous aurons beau courir, dès qu’ils lâcheront les chiens cela en sera fini de nous. Ils se déplacent plus facilement que nous dans les bois et beaucoup plus vite. Les gardes ne tarderont pas à les libérer, dès qu’ils comprendront que c’est le seul moyen pour eux de nous rattraper.

— Que proposes-tu ?

— Séparons-nous. Cela perturbera leur odorat. Ils hésiteront un moment sur le chemin à suivre. Celui qu’ils choisiront laissera à l’autre une chance de leur échapper. Chico, prends à droite ! Je vais sur la gauche avec Rony. Sinon il serait perdu.

Sans discuter les ordres de Raëlle, Chico sauta par-dessus les fourrés. « J’essaierai de rejoindre Cassius ! » avait-il déclaré avant de disparaître. Rony suivit Raëlle sans prononcer un seul mot. Qui étaient leurs poursuivants ? Pourquoi les gardaient-ils prisonniers ? Autant de questions qui se bousculaient dans sa tête sans qu’il puisse les poser à la jeune femme. Une nouvelle fois, la branche d’un arbre le frappa à toute volée. La brutalité du choc le projeta à demi dans une inconscience douloureuse. Pour un fantôme, il éprouvait des sensations terriblement physiques !

Ses réflexions furent stoppées par une série d’aboiements extraordinairement proches.

— Ils sont derrière nous, réussit à articuler Raëlle à bout de souffle. Plus vite !

Elle força l’allure.

Continuant de s’étonner qu’un fantôme pût se fatiguer à la course, Rony obéit néanmoins sans discuter. Il s’élança et voulut accélérer. Il avait présumé de ses forces spectrales ou mésestimé les pièges de la forêt. Son pied buta contre une racine dissimulée sous un tapis de feuilles mortes et il s’écroula sur l’humus incroyablement chargé d’odeurs. Raëlle n’était plus en vue. À la place, un corps fauve, massif, venait de surgir à cinq mètres de là.

Il bondit sur ses pieds et tenta de s’éclipser sur sa droite. Préoccupé par la bête rousse, il négligea sa route une seconde de trop. Le sol s’affaissa brusquement sous ses pieds et il culbuta sur la pente abrupte d’un profond ravin. Il roulait sur lui-même, dans un déluge de feuilles à moitié pourries. Des buissons rachitiques le griffaient au passage sans pour autant le ralentir. Des arbustes plus solides mirent fin à sa glissade. Un coup à la tête l’étourdit un moment, pas longtemps. Les hurlements de frayeur et de rage du molosse entraîné à sa suite dans l’avalanche de poussière le firent jaillir de son berceau de feuilles et fuir à nouveau.

Le chien atterrit peu après, à l’endroit où il s’était tenu. Loin d’avoir été perturbé par sa chute, il se dressa aussitôt à la poursuite de sa proie. Les égratignures des épines avaient décuplé sa fureur, focalisant davantage son seul objectif, planter ses crocs écumants dans la gorge de celui qu’il pourchassait. La bave aux lèvres, les babines retroussées, il le repéra immédiatement en train de patauger dans le ruisseau au fond du ravin. Il ne prit pas la peine d’aboyer, il était sûr de l’avoir.

Rony, les pieds dans vingt centimètres d’eau glacée, le voyait se précipiter fou de haine. Les crocs étincelaient dans la mâchoire mi-béante. Il ne fallait surtout pas qu’il le morde. Le chien serait sur lui dans moins de cinq secondes. Il s’empara d’une branche cassée flottant dans le ruisseau et frappa violemment la tête du molosse. La bête s’effondra dans la boue.

En haut du ravin, les événements s’accéléraient. Les arbres bruissaient comme s’ils étaient animés d’une vie propre. Des séries de jappements s’y répercutaient tandis que des éclairs fauves filaient dans les feuillages des branches basses. La carapace noire d’un garde véralien se profila sur la crête. Rony se tapit dans un massif de roseaux.

Le garde ne jeta qu’un bref regard au fond du ravin. Jugeant sans doute que les parois étaient trop escarpées pour que les fugitifs aient pu l’emprunter, il s’en détourna et disparut dans le couvert. Les aboiements reprirent, plus loin. Les chiens et les gardes s’éloignaient vers le nord.

Où était Raëlle ? L’avaient-ils capturée ? C’était peu probable. Elle avait l’air d’une personne résolue qu’on n’appréhende pas si facilement. Et lui, qu’allait-il faire ? Retrouver la jeune femme dans cette forêt était une gageure impossible, d’autant plus que des silhouettes noires apparaissaient par intermittence au sommet du ravin. L’endroit était infesté de Véraliens et de leurs chiens de chasse. Le mieux pour lui était de respecter la volonté de Raëlle – rester séparés pour le moment afin de laisser à chacun une chance de s’en sortir – et aviser par la suite.

Le molosse à ses côtés commençait à bouger. Un autre coup sur le crâne l’immobilisa à nouveau. À l’abri des regards, Rony marcha au centre du ruisseau, dans le sens du courant. Les roseaux hauts sur tiges ainsi que les nombreux arbustes le cachaient des yeux de ses poursuivants et l’eau effaçait son odeur. Il s’efforçait de progresser en silence. Malgré tout, il lui semblait que chacun de ses pas provoquait un claquement fracassant. Fort heureusement, il n’en était rien. Ce n’était qu’une impression. Le clapotis argentin de l’eau couvrait les bruits de son avance.

Le ruisseau vira vers l’ouest. Il n’en continua pas moins à le suivre pendant près d’une heure. Lorsqu’il fut certain d’avoir suffisamment égaré le flair des molosses, il entreprit l’ascension du ravin. Il glissa à plusieurs reprises sur les versants d’une raideur extrême. Il réussit finalement à en sortir. Il s’assit sur une roche moussue et essaya de réfléchir.

Raëlle, le cirque, les Véraliens… quel était ce monde fou dans lequel il surgissait ? Et Chico ? Et Cassius ? Qui étaient-ils ? Des fantômes, avait affirmé Raëlle, comme elle et comme lui. Il eut un petit rire nerveux, dépourvu de gaieté. Des fantômes pouvaient-ils être essoufflés ? Oui, de toute évidence. Se blesser en trébuchant ? Apparemment non. Son corps était douloureux mais sans aucune entaille. Et se salir ? Il regarda ses mains et sa tunique maculées de terre. Un spectre malpropre, c’était grotesque.

Il se dressa subitement, courroucé de ne concevoir aucune réponse adéquate à ses questions et de n’avoir pas su protéger Raëlle. Déjà, elle lui manquait. Quoi que fut sa vie avant qu’il ne perde la mémoire, il lui sembla impossible que son existence se fût déroulée loin de la jeune femme. Et parce qu’il ne pouvait indéfiniment se camper debout près de la grosse pierre, il se lança dans l’exploration des environs. Dans ce milieu inconnu dont il ignorait les prolongements, il décida de longer le ruisseau, son unique point de repère.

Ce dernier le mena après quantité de tours et de détours à la lisière d’une vaste clairière. Il fut presque étonné quand la ligne des arbres s’arrêta net à quelques mètres devant lui. La prudence le gagna. Cette frontière signifiait peut-être de nouveaux pièges. Des sonorités vaguement familières lui parvinrent. Il se jeta derrière un tronc massif, se félicitant de ne pas être sorti immédiatement du couvert.

Il se tint immobile un instant, puis la curiosité l’emporta. Il rampa silencieusement jusqu’à l’orée du bois dans un épais tapis de longues tiges d’herbes sauvages. Il les écarta et arrondit la bouche de surprise. À dix mètres de là, un véhicule en forme de fuseau flottait à trente centimètres au-dessus du sol. Construit dans un métal rappelant le fer, il comportait un capot rétractable, ouvert pour le moment. À son bord, deux femmes discutaient vivement. C’étaient indéniablement des femmes en dépit de leur couleur brique, de leur haute taille et surtout du cône parfait de leur crâne. Les cheveux étaient roux. Seuls les yeux dépareillaient et jetaient des éclats de jade dans ce camaïeu de rouge. Leur uniforme était noir et galonné. À l’inverse des gardes véraliens, elles ne possédaient aucune armure.

La conductrice de l’engin s’exclama.

— Comment les repérer là-dedans, Scant ? Des milliers d’hectares de bois impénétrables dont la majeure partie nous est inconnue.

— Nous les retrouverons !

La voix de Scant était cassante. Rony n’eut aucun doute sur les rapports hiérarchiques existants entre les deux femmes. La conductrice était subordonnée à la passagère, sa façon de s’exprimer et ses gestes le démontraient. Aucune réserve non plus sur l’identité de ceux qu’elles recherchaient dans la forêt. De ces deux faits, il conclut que ces femmes si manifestement étranges étaient des Véraliennes. Il en eut rapidement la confirmation.

— Il y va de l’avenir de tous les Véraliens, Holia. Avec Cassius la semaine précédente et les trois d’aujourd’hui, nous sommes confrontés à quatre fugitifs et un mystère sans réponse. Une situation qui n’est jamais survenue. Il nous faut découvrir la faille. Leur mémoire aurait dû être totalement occluse, or ils se sont échappés, c’est donc qu’elle ne l’était pas. Cela provient peut-être d’une défaillance technique ou encore d’une aide extérieure. Ne négligeons pas cette éventualité.

— Les Réfractaires ?

— Possible. Quoi qu’il en soit, ces derniers temps des événements inhabituels ont eu lieu. Quatre évasions alors que notre système est en principe hermétiquement verrouillé, l’assassinat du Résident de Dill… Jamais nous n’avions connu quelque chose de semblable. Cela ressemble fort à une sorte de complot, une planification organisée. Il faut travailler sur cette piste et, s’il s’agit réellement d’une conspiration et non d’un hasard, découvrir qui en tire les ficelles et dans quel but. Notre civilisation est bâtie sur l’esclavage des humains par l’oubli. S’ils ont élaboré un moyen de l’éviter, un jour ou l’autre nous assisterons à une rébellion généralisée et notre édifice s’effondrera.

— Je comprends.

— Il est urgent que nous reprenions ces fugitifs et que nous les interrogions. Déploie le maximum d’effectifs dans ces recherches sans pour autant dégarnir nos défenses. Que des patrouilles investissent les bois en compagnie des chiens, qu’elles battent chaque taillis ; il nous les faut !

Elle scruta longuement la forêt. Rony trembla quand les reflets de jade de ses yeux frappèrent les herbes où il se dissimulait à plat ventre. La Véralienne ne le vit pas. Perdue dans ses réflexions, elle commentait.

— Qui sait ce qu’ils sont en train de préparer au fond de ces bois ? Il faut s’attendre à tout de la part de personnes mortes et bloquées sur ce plan d’existence par le biais de nos machines. Elles n’ont plus rien à craindre – sinon nos capteurs. Elles seront d’autant plus enragées qu’elles souviennent de la façon dont elles ont été capturées. Tant qu’elles n’auront pas été reprises, elles représentent un danger potentiel extrêmement aigu.

Holia grogna son assentiment.

— Allez, la secoua Scant, on s’en va ! Et fais-moi penser à activer la chaîne de fabrication des robots en arrivant au Château. Ou je me trompe, ou nous en aurons besoin très bientôt.

— La conductrice abaissa un levier. Le véhicule s’éleva de plusieurs mètres et s’éloigna sans un bruit vers le sud.

(A suivre)

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Patrick Huet

Je m'appelle Patrick Huet. Je suis écrivain et j'habite à Lyon. J'écris aussi bien de la poésie que des romans et des livres de voyage. Ce qui me passionne surtout, ce sont les romans d'aventures, la fantasy et la science-fiction.

1 réponse

  1. Je ne suis pas un grand lecteur, j’aime pas ça, mais c’est un plaisir de lire le premier chapitre et pourquoi pas lire le reste. Bon travail et présentation, ça donne envie. Je transmets à John & Roy il va adorer !

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