Le bal des invulnérables… ou comment on cache une société « duel »

Le bal des invulnérables
Le bal des invulnérables

Le bal des invulnérables

En 2002, le social et le médico-social ont connu une grande réforme ; la loi de « 2002/2 » ; il s’agissait alors de mettre l’usager au cœur du dispositif. Sorti du verbiage professionnel, le monde sociopolitique s’était enfin aperçu que les associations travaillaient en petits despotes locaux avec les personnes confiées. On pesa les termes, et on choisit « l’usager », car cela impliquait service, presque client.

Les organismes apprirent à rendre des comptes, à annoncer leur travail à l’évaluer, et à demander l’avis du bénéficiaire (autre terme accepté).

20 ans plus tard, beaucoup d’établissements ont des difficultés à se mettre en conformité, ou à rester en conformité … Néanmoins, le mot usager a lassé les opérateurs, « cela fait vieux papier froissé », en 2014 est apparu alors l’expression « la personne vulnérable ».

L’enfer est pavé de bonnes intentions…

L’auteur le plus reconnu est Jean-Yves Barreyre avec son excellent bouquin : Éloge de l’insuffisance. Les configurations sociales de la vulnérabilité

Année : 2014 Collection : Pratiques du champ social Éditeur : Érès.

Moi-même, je me suis enthousiasmé par cette réflexion. Les idées essentielles étaient de ne plus identifier la personne par son état, handicapée, vieille, malade psy, jeune inclassable …mais par les accompagnements nécessaires. Cela impliquait de raisonner situation par situation, et d’adapter nos prestations. Idée supplémentaire, l’auteur explique que nous sommes tous à la fois nécessaires et insuffisants… Traduction : nous comptons, mais dans une société, seul, on est coincé.

Mine de rien, ça nous a fait réfléchir, le problème n’est pas « l’usager » mais notre incapacité à lui répondre.

De plus, les personnes qui se sentent sans réponses, sans reconnaissance se replient sur elles, et rejettent notre belle société.

Vraiment pas idiot… tout le monde s’en est saisi. Pour l’anecdote méchante, un jour, j’en ai parlé à mon Directeur Général, il s’est moqué de moi, deux semaines après, il me rappelle « Mme la députée veut un colloque sur la vulnérabilité, vous pouvez m’aider ?» Sa suffisance l’avait rendu vulnérable…

La vulnérabilité est maintenant dans les textes officiels, le travailleur social lutte contre la vulnérabilité… Youpi !

Mais, rapidement, c’est devenu un gadget, un collègue d’ATD quart monde m’alerta. : « Tu crois que des mots vont changer les choses, et que le mot vulnérable flatte les personnes concernées ? »

Il avait raison. Le changement n’a souvent été que de façade, l’organisation sociale a changé ses mots, pas ses comportements : d’un côté le public, et de l’autre les aidants qui savent et décident.

Pour illustrer, les projets personnalisés sont recopiés à l’identique tous les ans…

Et sur le mot, le collègue aussi avait raison. Chaque terme se définit aussi par ce qu’il n’est pas… Le vulnérable, n’est pas invulnérable !

Qui porte la cape d’invulnérabilité ?

Dans le dictionnaire des synonymes, nous trouvons « blindé », « invincible ». On sort l’exemple du tournoi de chevaliers  où un héros a une armure qui le met à l’abri des autres …

Au regard de l’actualité, il semble bien que ces grands seigneurs intouchables existent.

« Pratiquée par de nombreuses personnalités mondialement connues, le milieu politique n’étant pas épargné, l’évasion fiscale mise en lumière par les Pandora Papers se décline sous de multiples formes (sociétés-écrans et opérations immobilières douteuses) qu’Attac n’a eu de cesse de dénoncer depuis sa création. »

Faut-il rappeler les condamnations modestes d’un ancien président, ou du protégé de l‘Elysée ?

Le « français moyen » devient de plus en plus vulnérable économiquement au regard des nombreuses augmentations, il est fiscalement bien contrôlé, et bien puni pour tout débordement …

Finalement, cela paraît simple, notre société est bien duelle, ceux qui ont les moyens et ceux qui ne les ont pas.

Des mots paravent…

Si les invulnérables sont les très riches, qui sont les vulnérables ?

D’abord les pauvres… Évidemment. La pauvreté exclut, rend malade, marginalise…

La pauvreté est la première cause de la vulnérabilité et donc du travail social. Il me semble indispensable de ne pas l’oublier, et d’appeler un riche, un riche, un pauvre, un pauvre.

Ensuite, il existe la vulnérabilité due à des déficiences physiques ou psychiques… Le handicap…Ou pour être à la mode, les personnes atteintes de handicap.

Dit autrement : valides et handicapés.

Je ne pense pas retourner à une vue simpliste, mais une vue réaliste. Cela me fait penser qu’avant 1981, la droite n’existait pas, il y avait la gauche et la majorité…

Le choix de dire pauvre et riche permet de reposer la question en terme économique et politique.

On peut graduer la richesse, nuancer… Imaginer un pauvre de niveau dix, voisin d’un riche niveau moins neuf… Mais on peut aussi cesser de nier les réalités et enfin, parler de cette société « duel ».

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

1 réponse

  1. nana dit :

    décidément ! je suis sur un article de lerenard. Lu et approuvé. Pour ma première visite sur ce site, je reviens sur un humain qui réfléchit et parle. Ce qui ici aussi, sur ce journal, n’est pas une évidence… Mon enthousiasme s’est perdu au fur et à mesure de ma balade. Mis à part un article d’un infirmier qui dénonce la torture inutile de la contention en HP, et de la loi retoquée, et encadrée, et donc qui finit par continuer à autoriser et s’autoriser cette pratique, j’ai lu beaucoup de réactions, d’émotions mais peu de réflexions.
    Bref ! pas sûre de re-lire ici, mais je garde dans un coin de ma tete Lerenard comme grand animal de compagnie. Attention ! j’ai un grand respect pour la nature et j’aime les animaux, surtout sauvages, tous les animaux dont les humains. merci à toi Lerenard.

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