Quand la civilisation devient une « immonde saloperie »

Congo, une histoire : Immonde saloperie
Congo, une histoire : Immonde saloperie

Immonde saloperie

Réflexions suite à la lecture de « Congo, une histoire » de David Van Reybrouck, (éditions Actes Sud)

La lecture la plus difficile de l’année. 2022

Le 30 décembre 2021, j’ai fait un article sur « au-delà de nos larmes », de Tatiana Mukanire. Je commençais mon texte par : « La lecture la plus difficile de l’année. »

J’expliquais que ce livre révèle tant de cruauté que la lecture en devenait violente, essentielle, mais terriblement violente. Je tiens à le remercier de nouveau Tatiana pour ce livre uppercut.

Nicolas, un lecteur, m’a alors recommandé une autre lecture : « Congo, une histoire ». Voilà, c’est fait, j’ai lu, et rarement, je me suis senti aussi mal après une lecture, merci Nicolas.

L’histoire est celle du Congo entre 1870 et 2010, mais c’est plus que l’histoire d’un pays, plus que l’histoire de l’Afrique, plus que l’histoire du colonialisme, c’est l’histoire de la « civilisation » …

Et je vous le dis d’entrée, la « civilisation » est une perverse.

La civilisation est une « immonde saloperie ».

Vous connaissez, tous, l’histoire encore si actuelle dans la tête de certaines ; celle des noirs qui ne savaient rien et qui doivent aux blancs, le progrès, l’économie, Dieu, la médecine. Bref la civilisation.

Au début, l’image ressemble à cette légende. Les noirs vivent en tribus, ils n’ont pas de systèmes commerciaux, ils ont des mœurs propres, des sorciers. Ils cueillent, ils chassent, et parfois se mangent entre eux.

L’homme blanc arrive, non pas pour civiliser, mais pour tuer des éléphants et cueillir quelques esclaves afin de porter les défenses des pachydermes. Les premiers trocs arrivent rapidement : des babioles contre des jeunes-hommes. Les chefs de village vendent leurs jeunes.

L’histoire commence mal. Elle s’enfume avec la religion, d’autres trafics économiques… d’autres cruautés, d’autres trahisons.

De 1870 à 2010, l’histoire du Congo est émaillée de tueries, de viols, de tortures, de trahisons, de quête d’argent et de pouvoir.

Tous les acteurs sont immondes : les chefs noirs, les états blancs, les armées, les pays voisins.

Les descriptions de l’horreur par Tatiana Mukanire ne deviennent plus que des anecdotes, des banalités.

Il est possible qu’un lecteur spécialiste de la critique me dise de nouveau que je défonce des portes ouvertes ; mais la colonisation est un massacre qui perdure, pire, elle démontre que nous portons dans notre civilisation les germes de la monstruosité. Le Congo n’est pas qu’une affaire belge, elle est française, européenne, américaine, russe, africaine et maintenant chinoise.

Dans cette histoire, aucun Etat n’est porteur de valeurs humaines, seuls l’argent et le pouvoir comptent.

La civilisation est une perverse, non seulement elle domine, salit, humilie, détruit, elle utilise également la manipulation et l’emprise. Les Congolais n’ont pas encore trouvé les moyens de se libérer de cette saloperie, ils ont cultivé en leur sein l’immonde bête.

Une histoire actuelle…

Évidemment, les acteurs de 1870 sont partis, mais les acteurs des dernières guerres sont encore présents, dans tous les camps. L’aliénation des pays est tellement réelle, il faut bien que nos pays vendent de la bière et des télés, il faut bien également qu’ils fabriquent des téléphones.

Un épisode, en 1910, fait étrangement écho à notre monde actuel. Voici un extrait :

« Une nouvelle discipline était née : la médecine tropicale, qui allait devenir un puissant instrument au service du colonialisme…

Pour les habitants du Congo, cette médicalisation eut des conséquences importantes. Déjà sous le régime de Léopold avaient été établis ici et là … des lazarets où les malades étaient accueillis par des religieuses. Ces lazarets… étaient comparables à des léproseries. La prise en charge se faisait souvent de force. Les patients étaient plus isolés que soignés… L’envoi dans un lazaret était ressenti généralement comme une condamnation à mort…

Quand la Belgique reprit le Congo, des services de santé furent créés pour la première fois dans l’histoire du colonialisme…à Bruxelles. La chaîne de commandement jusqu’aux chefs de poste dans la brousse était excessivement longue. Les lazarets ne suffisaient pas. 

Il fallait désormais contrôler les déplacements de tous les Congolais. En 1910, un décret stipulait que chaque indigène appartenait à une chefferie ou une sous-chefferie… Quand on voulait se déplacer de plus de trente kilomètres ou pour une durée supérieure à un mois, il fallait avoir sur soi un passeport médical qui indiquait sa région natale, son état de santé et les traitements éventuels reçus. Ce passeport ne pouvait s’obtenir qu’avec l’accord du chef de village… Quand on était malade, on était tenu de rester dans son village. Quand on se déplaçait sans ce papier, on risquait une amende. »

L’auteur constate cinq conséquences importantes : les Congolais, même en bonne santé ne purent plus se déplacer ; chaque habitant était désormais « épinglé » sur la carte, et développait ainsi un sentiment d’appartenance ; le pouvoir des chefs locaux se trouva considérablement renforcé ; pour les chefferies de plus de mille habitants, c’était directement l’Etat (Bruxelles) qui prenait les rênes ; pour beaucoup, ce fût la première fois que l’autorité belge devenait une réalité.

Au-delà de l’Histoire…

J’ai terminé la lecture de ce livre avec un sale goût en moi. L’horreur n’est pas que l’histoire d’un pays, elle est l’humanité dans son ensemble. Je suis horrifié par notre civilisation qui détruit l’autre. J’ai envie de me libérer de nos constructions : l’économie, la politique, les religions, le fric… Je sais, ce n’est pas possible, dois-je alors accepter de cautionner nos patriotismes assassins ?

Congo, une histoire
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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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