Journée de l’enfance, l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée

Journée de l’enfance
Journée de l’enfance

Journée de l’enfance

Retour sur « l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée » (éditions edilivre)

Extraits choisis : Prologue 

Le projet est d‘écrire ce que je n’aurais jamais pu penser, et d’écrire ce qu’elle n’aurait jamais pu écrire.

Elle, c’est l’asociale, cette femme qui a vécu l’imaginable. Une histoire niée par nous tous, car trop proche de nous géographiquement, historiquement et émotionnellement.

Une histoire d’enfant placée dans les années soixante, soixante-dix, l’histoire d’une femme qui habite dans notre quartier, et qui ne respire ni la richesse, ni la santé, ni le bonheur. Une femme réelle qui ne nous inspire rien de particulier, une figure banale, une femme « ordinaire ».

Une femme qui a presque perdu la bataille de sa vie, enfant elle s’est rebellée, insurgée, révoltée. Adulte elle a continué d’encaisser les coups de la vie, à en devenir cette personne sans voix, sans écriture.

Une personne dont l’histoire doit se perdre, enfin ! Une personne dont on n’a que faire de ses douleurs, de ses cris du passé.

La machine à écraser les êtres, cette machine appelée par Jean Maisondieu, « l’autruicide » est presque parvenue à ses fins. Notre héroïne qui a tant de choses à dire à ses enfants, à nous autres, à la société n’a pas les moyens de s’exprimer. Elle devra comme des milliers d’autres personnes se soigner de ses souffrances par le silence et la mort.

Retour sur « l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée » ( éditions edilivre)
Retour sur « l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée » ( éditions edilivre)

Lettre ouverte aux « protecteurs »

Les institutions

« Une grande bâtisse aux murs sales et gris, il était écrit « hospice saint Vincent de Paul » Une dame me tient par la main. Je me demande où elle m’emmène. J’entends des enfants pleurer et je les vois, des enfants de mon âge. J’avais quatre ans, c’était en mille neuf cent soixante et un. Il y en avait d’autres qui jouaient ; des enfants, un tout petit peu plus âgés que moi.

 Je me demande où je suis. J’ai compris quelques années plus tard : j’étais en dépôt. Mes parents m’avaient laissée.

J’appelais « celle qui m’a mise au monde ». Je l’ai appelée des mois et des mois.

On m’avait donné une photo d’elle, je l’ai mise en dessous de mon oreiller, je dormais dessus.

Je suis restée quatre mois.» 

J’ai quatre ans et je suis pour la première fois dans le ventre de la baleine. D’entrée de jeu, les protecteurs m’introduisent dans leur invention gigantesque, aux couloirs infinis, aux dortoirs monstrueux, aux dimensions destructrices.

Pour eux je suis déjà bien assez grande pour cesser d’être un être particulier. Je suis un numéro dans une case au sein d’une usine de protection. Depuis toujours je me demande si la protection concerne les enfants face aux risques du monde, ou s’il s’agit de protéger le monde de ces enfants qui ne sont plus que du surplus infantile.

J’ai quatre ans et j’apprends à garder pour moi mes besoins de tendresse et d’amour, je ne suis qu’un corps qu’il convient de surveiller, de mesurer, de tester.

….

J’ai eu le droit aux bonnes sœurs, au couvent à Orléans.

Là, à défaut de me conduire au plus haut lieu de la culture, je devais découvrir le plus haut lieu de l’humanisme !

Excepté une ou deux sœurs moins mauvaises que l’ensemble, j’ai vu des monstres  bienpensants, des femmes qui nient la féminité pour mieux en faire usage dans des actes pervers. 

Elle gardent, elles interdisent, elles contrôlent tous et rendent les enfants au rang d’esclaves. Dès le premier jour, elles détruisent tout ce qui pourrait les rattacher à leur histoire. 

Nous sommes en mille neuf cent soixante-dix, et chères protectrices vous utilisez encore le cachot.

Vous avez osé, au nom du message divin, enfermer des enfants dans des cachots. Comment pouvions nous être si dangereux, si coupables, si méprisables ?

J’ignore les temps de la prescription pour mauvais traitements, mais c’est tout votre appareil qui mérite d’être jugé.

Votre violence a engendré la violence. 

Je revois les jours de cachot sans manger, ou au pain avec de l’eau, je revois ces longs couloirs à récurer en détail avec des brosses minuscules. J’ai encore la douleur des brosses que vous frottiez allègrement sur nos corps.

« Le cachot : il fait noir, la seule lumière vient parfois du couloir. Il n’y a pas de fenêtre. Le sol est en terre battue. C’est horrible, la solitude nous ronge. La faim aussi le pire c’est le cerveau qui travaille tout le temps. On pense, on pense. La délivrance c’est de dormir, ils nous abrutissent par leurs cachets, et on en vient à espérer ces cachets ; on veut arrêter de penser ».

Pour supporter, j’ai appris à ne pas m’intéresser aux personnes qui m’entourent. J’ai appris à oublier les lieux. J’ai appris à oublier et ne pas enregistrer.

C’est fort utile ; au début je crois qu’ainsi vous n’aviez aucune prise sur moi … mais c’est ma défaite.

C’est comme un cancer dans l’intérieur. Les idées et les sentiments partent en petits morceaux, en fait c’est moi que j’ai oublié de faire exister. Aujourd’hui encore j’ai mal de mes morceaux manquants.

Vous apprenez aux enfants à enfouir leur âmes, vous leur apprenez à ne plus vivre le présent, vous leur apprenez l’abandon.

Un enfant ne se stocke pas !

Vos collectivités sont l’inverse de la socialisation.

Je me moque des arguments chiffrés, je veux juste que vous sachiez que chaque fois que vous mettez un enfant dans un centre, c’est la société qui est en échec.

Retour sur « l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée » ( éditions edilivre)
Retour sur « l’asociale, lettres ouvertes d’une enfant protégée » ( éditions edilivre)

Les familles d’accueil

Vous avez construit un autre réseau : celui des familles d’accueil. Au nom du bienfait de la cellule familiale, vous salariez des mamans pour accueillir des enfants sans parents. Il s’agit d’accueil, mais surtout pas de remplacer les parents absents. Le contrat est un contrat financier, pas un contrat d’amour.

D’ailleurs vous veillez bien à ce que le contrat reste dans ses limites. Chaque fois que j’ai souffert, l’assistante sociale m’a maintenue dans la famille, chaque fois que j’ai dit que j’étais bien, l’assistante s’est dépêchée de me retirer, particulièrement quand j’ai appelé madame E. « maman ».

Je vous entends sur la théorie du lien, si l’enfant s’attache, il va entrer en conflit de loyauté, à la séparation ce sera un deuxième abandon, il faut conserver la place des parents …etc.

Et je suis certaine que vous avez un chapelet d’arguments.

Je n’étais qu’une enfant, et quand je disais que j’avais mal, j’avais mal. Vos théories ne pourront rien changer, ma douleur m’appartient, et votre indifférence, voire votre cruauté ne trouvera jamais d’excuses.

Pour nous protéger, vous avez choisi de nous confier à « la ferme », lieu tenu d’une part par le fils, et d’autre part par la mère.

J. s’est trouvé sous la houlette du fils, et il en garde un souvenir chaleureux.

J’ai eu moins de chance. La mère considérait les enfants confiés comme des esclaves, nous avions toujours de travaux à faire. Elle nous méprisait, elle nous éduquait dans un climat de haine. Nous étions de la main d’œuvre pas chère qui devait se satisfaire d’avoir un toit ; elle nous interdisait le sucre, le savon, le beurre. Nous nous levions tôt pour les travaux de la ferme comme la récolte de betteraves par exemple. Nos travaux scolaires passaient après. Elle nous forçait à tuer et saigner les lapins. J’en ai gardé l’écœurement.

J’ai fait plusieurs fugues, et me suis réfugiée chez maman, puis chez la nourrice précédente. Mais maman et la nourrice après m’avoir soignée ont du me restituer à la police.

Mes fugues, ma souffrance ne vous ont jamais inquiétés, chers protecteurs.

A côté de la ferme, il y avait une mare. Le plus petit de mes frères a failli s’y noyer.

Moi, je m’en suis servie pour autre chose. La « vieille » nous interdisait l’accès à sa salle à manger, alors un jour, je l’ai enfermée dedans et j’ai jeté la clef dans la mare.

Le fils m’a traînée par les cheveux pour que je rende la clé, mais il était trop tard, et j’étais trop satisfaite de ma vengeance.

J’ai eu très mal, la douleur est encore présente quand on me touche les cheveux, mais j’ai su garder un sourire en coin pour fêter ma victoire.

Lettre ouverte à moi-même

… Et maintenant tu l’as appris, on est enfant que si on a des parents. Un marmot sans parents ressemble à une chaussette orpheline, bonne à jeter…un objet devenu inutile.

Après, ne crois pas que tous ces gens t’en voulaient. Non, ils avaient bien d’autres choses à faire. Simplement tu les encombrais ; tu gênais, certes, sans le vouloir. C’est ta simple présence qui est encombrante. Il faudrait t’éduquer, c’est-à-dire te consacrer du temps, de l’argent, de l’attention… de l’amour !

Non, le monde a bien d’autres choses à faire, à toi de te débrouiller avec tes parents.

Souvent tu as compris que tu étais de trop. Tu t’es suicidée souvent. Tu as fugué vingt-quatre fois pour ne pas mourir.

Tes SOS n’ont jamais été entendus par personne, ou presque. Il est même possible que certains aient été déçus que tes tentatives restent des tentatives.

Tu le sais aussi, t’es coriace, t’as survécu à tout… ou tu as cru que tu avais survécu à tout.

« J’ai vu un avion dans le ciel

Je me demande où il va

Car je suis de celles

Qui ne s’en vont pas

Où se pose-t-il ?

Aux Bahamas ou à Cuba

Cette belle caravelle

Qui s’en va.

Car je suis de celles qui restent toujours là

Partirai-je un jour aux Seychelles ? » 

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

2 réponses

  1. Parles–tu de L’hôpital Saint-Vincent-de-Paul qui est un ancien hôpital de l’AP-HP, situé au no 74 de l’avenue Denfert-Rochereau dans le 14e arrondissement de Paris où se trouver un foyer pour enfant, ou devrais-je dire un dépôt comme tu l’écris

  2. C’est dans ce foyer que le juge pour enfant m’a placé de 8 à 12 ans

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