Je consomme, donc je suis… malade.

Je consomme, donc je suis… malade.
Je consomme, donc je suis… malade.

La première fois que j’ai invité un sociologue à collaborer à une des formations que j’animais, il a choisi de porter la réflexion sur la consommation. Il a demandé aux étudiants de définir la consommation, et après plusieurs tentatives, il a délivré sa réponse : « la consommation c’est la destruction du produit. » Depuis, et cela fait plusieurs dizaines d’années, j’ai conservé et vérifié cette définition. Certes, c’est un peu sombre, un peu sentencieux, mais incontournable. Si je consomme, je détruis.

Aujourd’hui, je ne contredis pas cette pensée, mais après la lecture de « Le mythe de la consommation responsable » de Fanny Parise (éditions MARIE B), je pense que c’est encore pire, et je complète la réflexion…

Je consomme donc je détruis … le produit.

Il s’agit de la définition de base. J’utilise une voiture, je mange un poulet-frites, j’écris un mail, je fume une cigarette… qu’importe mon acte de consommateur, utiliser, se servir, user, change toujours l’état de l’objet consommé. C’est en fait une règle de vie, il n’est pas nécessaire d’y mettre une règle morale. Pour manger, pour vivre je n’ai pas d’autres choix que de cueillir, de tuer. Ma vie en société génère toujours des transformations de l’environnement.

Le souci, car il y a un souci, c’est que la destruction est devenue supérieure aux capacités de renouvellement de notre planète. Nous avons accès à tellement d’objets à consommer, que nous puisons dans les réserves, que nous amputons les ressources pour les générations à venir.

Le constat est connu, partagé, alors nous avons trouvé la parade…

Je consomme donc je détruis … la consommation.

C’est une évidence, la société de consommation doit s’achever, alors nous créons la société de consommation responsable ; la réponse est là dans une multitude de petites choses nos actes responsables :

On choisit nos aliments, on roule en électrique, on prend des pailles en bambou, on ose le recyclage … la société est devenue responsable, pour tous les actes de la vie quotidienne, il existe une nouvelle réponse, une nouvelle attitude.

En fait, il est essentiel pour chacun de détruire la culpabilité, nous devenons tous un peu des hommes verts, nous ne voulons pas participer au massacre ; alors nous achetons bio, nous faisons confiance à des labels, à des marques. Nous apprenons également à revendiquer l’attitude responsable et prêcher pour cette attitude ; parfois, il arrive que certains partent en guerre contre les affreux pollueurs …

Je consomme donc je détruis … mon libre arbitre.

Ce nouveau monde est le même que le précédent, seul l’emballage à changer. Avant il fallait vendre, maintenant il faut vendre du responsable ; le projet de toutes les marques et label est de vendre. L’économie capitaliste n’a rien modifié à ses logiques économiques, seule l’apparence, le discours ont été « modernisés ».

Certains changements peuvent être plus polluants (baskets sans cuir animal, voiture électrique …), mais l’essentiel est la croyance. Pour coller à notre époque, il faut absolument entrer dans la religion du responsable. Rien ne prouve que cette nouvelle consommation va changer quoi que ce soit, mais pour rester optimistes il est indispensable de croire, de garder la foi dans notre monde politico-productif.

Je consomme donc je détruis … les rapports sociaux.

Fin du gaspillage, fin de l’abondance, fin de l’irresponsabilité, fin de la légèreté. La société moderne impose dans tous les domaines une façon de penser et de faire.

La pub au service du capital, les divertissements (Netflix par exemple) nous guident dans nos rêves, nos récits, nos règles. Comme dans « 1984 », nous entrons en douce tyrannie.  Nous adhérons par éthique, par confort, pour le bien potentiel de l’humanité.

Voici la conclusion du livre cité au début : « La consommation responsable est un mythe à part entière. Elle érige chaque individu comme héros de cette mythologie contemporaine : chaque consommateur est incité à s’engager dans la quête de l’éco-responsabilité. Telle une quête du héros, ce rite initiatique permet à l’individu de s’intégrer au collectif, d’atteindre un comportement responsable par rapport à la consommation. Cette quête peut être perçue comme un processus d’apprentissage de nouvelles normes et valeurs qui vont induire de nouveaux comportements non seulement de consommation, mais également une nouvelle manière d’entrevoir sa vie quotidienne et le monde…

…L’ère de la consommation responsable et de la permanence du capitalisme semble augurer une nouvelle ère : une ère de la soumission librement consentie, car perçue comme éco-responsable ».

Je consomme donc je me détruis …

C’est donc sans solution … Encore une fois, comme dans toutes les recherches pour un monde meilleur, respectueux de tout et de tous, pour un avenir, les constats sont similaires, nos petits gestes sont ridicules, et le capitalisme vert est impossible.

Alors faites tout comme vous voulez, mais par pitié, évitez de faire la morale et de proclamer « le bon choix » !

« Le mythe de la consommation responsable » de Fanny Parise
« Le mythe de la consommation responsable » de Fanny Parise
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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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