J’ai la mémoire qui flanche : Réflexion autour du récit

J’ai la mémoire qui flanche
J’ai la mémoire qui flanche

J’ai la mémoire qui flanche

Hier, je suis intervenu pour la première fois, hier au sein d’un groupe de personnes âgées afin d’animer un atelier d’écriture. J’étais avec une jeune éducatrice qui m’avait sollicité, et nous avions choisi d’orienter le travail autour de deux thèmes : Noël et le repas.

Je ne suis pas à ma première expérience de récits, mais j’ai eu de nouveau quelques surprises…

Le récit est toujours une version adaptée de l’histoire.

“La vie n’est pas celle que l’on a vécue, mais celle dont on se souvient et comment on s’en souvient pour le raconteur.”

Gabriel Garcia Marquez

Le premier récit que j’ai réalisé était à la demande d’une amie réunionnaise, elle avait commencé par « ma famille est très soudée », vingt lignes plus loin, je découvrais une famille explosée. Elle ne mentait pas, elle me racontait sa « légende ». C’est le nom que je donne à la version d’histoire que l’on se fabrique. Je ne suis pas psy quelque chose, mais dans mon « boulot » d’écrivain, j’ai découvert quelques farces que fait la mémoire.

J’ai rencontré MJ (l’asocial, éditions Edilivre) qui voulait parler de son passé d’enfant placée et maltraitée… le problème est que systématiquement, elle avait enfoui, effacé les souvenirs douloureux. Elle ne retenait que des « leçons », le nombre de tentatives de suicide, la haine pour ses géniteurs. L’écrit a été délicat, puis quelques bribes sont revenues. La légende de victime s’est un peu fendue, des anecdotes de vengeances sont revenues. L’échange avec des proches a aussi revisité l’histoire.

J’ai rencontré Francisco, 93 ans qui a fui la guerre d’Espagne quand il avait dix ans, et qui depuis ne se rappelle que de l’Andalousie. J’ai rencontré une femme, victime d’inceste et de violence, qui un jour me raconte qu’elle est chamboulée, elle vient de découvrir que sa fille a vécu également l’inceste. Elle ne savait pas et en me relatant les faits, soudain elle me parle d’un procès de 2005… La mémoire ressurgit étonnement.

Pourquoi parler d’avant ?

Pour les personnes dont j’ai raconté l’histoire, il y a toujours des désirs cachés. On me dit « pour témoigner », que d’autres se sentent plus forts dans la vie. Dans l’aventure de l’écrit, il apparaît toujours une recherche de paix intérieure, une volonté de fixer pour toujours la légende… Mais l’écrit est traite, il dit les choses interdites, il dit les non-dits.

Puis l’écrit, c’est aussi le projet de survivre, de vivre après sa propre mort. Laisser sa trace, donner un sens au présent auquel souvent, on ne comprend plus grand-chose.

J’aime accompagner ces personnes dans cette aventure, simplement pour qu’elles s’acceptent. Quand l’histoire se lit, elle devient « socialement « acceptable ». Elle n’est plus un secret acide, elle peut même être belle, ou simplement humaine.

« J’ai été heureuse, donc je n’ai rien à raconter. »

Revenons à nos personnes âgées, nos thèmes Noël et le repas n’ont pas vraiment accroché. Tous ont parlé vaguement de l’esprit de Noël, des familles unies, du « on se contentait de peu ».

Une résidente a eu cette phrase magique ; « J’ai été heureuse, donc je n’ai rien à raconter ». Pour cette dizaine de personnes, parler, c’est forcément parler du malheur. Alors on en est venu à la guerre, l’arrivée des Allemands dans la ferme de l’une d’entre elle, du monsieur étrange caché dans les herbes hautes, du papa oublié car prisonnier…

Il fallait parler des peurs, des souffrances, des privations.

Quelques-uns ont tenté de nous amener sur le terrain stérile « maintenant, ce n’est plus comme avant », avec ma collègue nous avons botté en touche ces plaintes, qui permettent de fuir le récit.

Et parfois, quelques anecdotes tendres ont fait surface, des amitiés, des carrières professionnelles, une histoire de brochet enveloppé dans une couche en tissu pour bébé …

Nous sommes au début de cette rencontre, et nous arriverons peut-être à parler un peu vrai. Mais une idée un peu triste m’interroge : seules nos souffrances nous parlent à travers le temps ?

La parole…

C’est aussi un enseignement, tout simple que je puise. Apprenons à parler au présent. Il me parait essentiel de s’inscrire chacun, là où nous sommes, de ne pas attendre que nos impressions soient dans une histoire, et transforment tout en « légende ».

Sur scène, c’était ma règle, mais dans la vie, je pense que cette autre idée a du sens « Ceci est vrai, car je l’invente à l’instant ».

Un petit texte sur les farces de notre mémoire …

Lundi matin, l’empereur, sa femme et le petit prince, sont venus chez moi pour me serrer la pince. Évidemment, ce n’est pas l’empereur, mais il a l’air aussi ridicule Le jeune homme endimanché avec son épouse et un morveux, sorti d’un catalogue, et avec un regard de pur crétin et un bouquet de fleurs à la main. Je n’ai pas ouvert, je n’ai pas envie de voir du monde. Et puis je ne les connais pas, bien que l’homme me dise quelque chose. On dirait mon frère, Albert, mais celui-ci est mort à la guerre, je m’en rappelle bien.

Mardi matin, on a sonné à ma porte, c’était un homme avec sa femme, des témoins de Jéhovah, sans doute, je n’ai pas ouvert ; je déteste tout ce qui parle de religion. Et les témoins encore plus, ils témoignent de leur connerie, c’est tout.

Mercredi matin, un homme est venu devant la maison, il a sonné, il a tapé à la porte, il est entré dans le jardin. Il criait des drôles de choses : « Papa, c’est moi, ouvre ! ». C’est un escroc, avec Lucie, on a jamais eu d’enfant. J’ai voulu appeler la police, mais je ne me suis plus rappelé où j’avais mis mon téléphone.

Jeudi matin, c’était la comédie complète. Il y avait un homme, un enfant et une femme, qui ressemblait à Lucie jeune. Je me souviens comme je l’aimais. Quand elle a eu notre premier bébé, j’ai pleuré. C’était, elle, le cadeau de ma vie. Ils criaient, ils parlaient de pompiers, de policiers.

Ce matin, je suis prisonnier. Je me suis réveillé dans un lit qui n’est pas le mien. Une infirmière m’a dit que j’ai eu de la chance que mon fils ait insisté et appelé les pompiers. J’aurais oublié de fermer le gaz. Je ne sais pas si j’ai le gaz à la maison, sans doute pas, Lucie trouvait ça dangereux. D’ailleurs la voilà, elle est accompagnée par mon frère Albert. Il y a aussi un gamin avec un bouquet, mais je ne sais pas qui il est…

J’ai la mémoire qui flanche
Total Page Visits: 281 - Today Page Visits: 3

David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *