Il n’y pas d’alternative, il faut interdire la contention

Interdire la contention
Interdire la contention

Interdire la contention

La notion d’alternatives à la contention légitime de fait le recours à la contention. Pour se passer de ces mesures coercitives, il faut élargir le champ des possibles pour ne plus être soumis à des choix qui n’en sont pas.

La guerre contre la misère du monde passe souvent par le langage. Les mots vont et viennent. Certains disparaissent, relégués dans les dictionnaires spécialisés. D’autres voient leur sens s’atténuer. Certaines expressions deviennent à la mode sans que nul ne sache pourquoi, ni comment. Nous avons vu les chômeurs disparaître et se muer en demandeurs d’emploi sans que quoi que ce soit ne change à leur situation. La langue de bois des politiques et des administrations se nourrit de ces mots creux, souvent issus de la langue anglaise. A force de les entendre, on finit par les reprendre sans leur prêter plus de sens qu’ils n’en ont. On  fait du bruit avec la bouche pour masquer le réel. 

Parmi ces nouvelles expressions, il en est une qui me heurte l’oreille, il s’agit de ces fameuses « alternatives à la contention » qu’il convient de mettre en avant quand on veut faire semblant de se désolidariser des pratiques coercitives qui tiennent lieu de contenante, actuellement en psychiatrie. 

Manipulations langagières ? 

Le mot « alternative » apparaît dans la langue au tout début du XVème siècle. Sous forme d’adjectif il signifie alors « qui agit à tour de rôle ». Brillat-Savarin évoque « l’alternative du jour et de la nuit ». Le mot évoque ensuite des phénomènes ou des états opposés qui se succèdent régulièrement : « des alternatives de chaud et de froid, de prospérité et de misère, etc. » Utilisé dans ce sens, le mot n’implique en rien la suppression de la contention, ni même sa raréfaction ; des moments où le patient est attaché succèdent à ceux où il ne l’est pas. Il apparaît aussi absurde de supprimer la contention que le jour ou la nuit ou que la prospérité ou la misère. La contention continue à être présentée comme indispensable, comme une pratique nécessaire, comme un des deux termes d’une opposition entre deux pratiques dont l’une n’est pas nommée. Un vœu pieux en quelque sorte. Si nous nous référons à cette série de sens, on ne repère pas bien en quoi ces alternatives à la contention constitueraient un progrès. On peut repérer des périodes historiques où la psychiatrie flirte avec la barbarie, voire y sombre, et des périodes où elle s’ouvre à la parole du patient, à son écoute.

A la fin du XVIIème siècle, apparaît une nouvelle nuance, celle d’obligation alternative. Le nom décrit alors une situation dans laquelle, il n’est que deux partis possibles : « se soumettre ou se démettre ». Les synonymes en sont : choix, dilemme, option. L’alternative se donne, se laisse, s’offre, se propose. On fait un choix entre plusieurs options, chacune ayant ses inconvénients, ses avantages, ses bénéfices et ses risques. Quelle équipe choisirait s’attacher un patient si elle pouvait faire autrement ? La question vaut d’être posée. Parfois donc, il semble qu’un seul parti soit possible. Lorsque l’on écoute les équipes qui contentionnent et les psychiatres qui l’ordonnent, il n’y a pas le choix : « On ne peut pas faire autrement ». Il n’y a pas d’alternative. On n’attacherait un patient que lorsque l’on ne peut pas, ne sait pas, ne pense pas faire autrement. Une pratique en désespoir de cause en quelque sorte.  

Au XXème siècle, sous l’influence discutée du mot anglais alternative, un nouveau sens voit le jour qui décrit l’une des deux possibilités d’une alternative. Le mot est alors employé pour « solution de remplacement ». Les jeux de langage et leurs exploitations médiatiques ou politiques sont telles que le mot alternative est de plus en plus utilisé pour montrer qu’en réalité, il n’existe pas de solution de remplacement. La phrase : « Le nucléaire ou la bougie » l’illustre bien. L’expression « alternatives à la contention » est-elle utilisée de cette façon ? Sûrement pas par tous les locuteurs, il en est de bonne foi mais si ces alternatives étaient nommées, ce serait sûrement plus convaincant. Poser le dilemme de cette façon, c’est l’effacer. Nous ne retenons que contention comme pratique type du contenir. On la justifie, on l’ennoblit. Aucune obligation de remplacement n’étant nommée explicitement, face à une situation difficile la première solution envisagée est la contention. En mettant en avant l’expression « alternatives à la contention », nous participons bien à une manipulation langagière, à notre corps pas toujours défendant. 

Il n’y a pas d’alternative, il faut interdire la contention.  

Un dernier recours de trop ? 

Que dit la loi ? L’article L. 3222-51 du 26 janvier 2016, est très clair sur ce point : « L’isolement et la contention sont des pratiques de dernier recours. Il ne peut y être procédé que pour prévenir un dommage immédiat ou imminent pour le patient ou autrui, sur décision d’un psychiatre, prise pour une durée limitée. » La loi n’interdit pas les pratiques, elle vise à les encadrer. Ce faisant, elle pose leur équivalence. Isolement et contention procèderait d’une même démarche : prévenir un dommage immédiat ou imminent. Elles constituent toutes deux des pratiques de dernier recours. L’isolement ne peut pas ainsi être identifié comme une alternative à la contention. La loi aurait dû les séparer : interdire l’une et décrire l’autre, la moins radicale, comme pratique de dernier recours. Nous débattrions des alternatives à l’isolement, la contention ne pouvant être une option. 

Si face à un patient qui s’agite, au vu des risques qu’il fait courir à autrui, le psychiatre décide d’un isolement, il le fait en dernier recours mais alors quid de la contention ? Sera-t-elle le dernier recours de l’isolement ? Qu’est-ce qui fait que le psychiatre ou l’équipe choisit une pratique plutôt qu’une autre ? Est-ce que ça signifie que ces mesures doivent être doublées, que le patient agité doit subir et l’isolement et la contention ? La double peine en quelque sorte ? C’est un des effets pervers de l’article L. 3222-51. L’ambition d’éviter les abus est là mais la formulation de l’article entraîne une augmentation des contentions. Ces pratiques sont-elles équivalentes ? Du point de vue du sujet ? Etre enfermé dans une chambre fermée à clé serait la même chose que d’être sanglé à son lit sans pouvoir bouger autre chose que la tête ? Il faut ne jamais avoir été attaché pour le penser. L’isolement permet des décharges physiques que la contention n’autorise pas. Se calme-t-on plus facilement quand on est attaché impuissant à son lit, avec comme seule ressource de crier sa colère, sa rage jusqu’à s’en casser la voix ? Se rétablit-on plus vite quand on finit par être enfermé dans son propre corps, en proie aux voix qui colonisent la pensée ? A l’automatisme mental ? Est-ce le même type d’humiliation ? Se sent-on animalisé de la même manière selon que l’on est enfermé ou attaché ? Le traumatisme est-il le même ? En termes de perte d’espoir laquelle de ces deux mesures est la pire ? Laquelle hypothèque le plus la qualité de l’alliance thérapeutique et la possibilité même du rétablissement ? Qu’en disent les attachés ? 

Interdire la contention

Il n’y a pas d’alternative, il faut interdire la contention. 

Le problème n’est pas le dilemme lui-même mais l’enchaînement des choix malencontreux qui mène, à la fin du fin, à un problème sans solution. Quels choix  de formations initiales ? Quelle place pour la formation continue des professionnels ? A quel rythme ? Quels contenus ? Quelles méthodes ? Quel type d’organisation des services ? Quelles initiatives autoriser aux soignants? Peut-on passer son temps à nourrir un ordinateur et être suffisamment présent auprès des patients pour percevoir quand l’angoisse s’empare d’eux et les déborde ? Etc., etc. 

La contention est un symptôme de dysfonctionnements institutionnels et organisationnels qu’il faut traiter. 

Il n’y a pas d’alternative, il faut interdire la contention. 

Dominique Friard

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Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

3 réponses

  1. nana dit :

    merci à vous !
    bien sûr, la « contention » est une Agression et non un moyen et c’est une torture qui perdure, et de façon systémique à l’hôpital psy mais pas que. Les lieux de privation de liberté, comme on dit, sont familiers de ce type de pratiques, dénoncés par nombre d’associations.
    [En aparté, la France paie à l’Europe diverses « amendes » car elle n’applique pas plusieurs « recommandations » européennes des droits humains, sur la torture notamment : emprisonnement abusif, conditions de détention, soins aux détenus, isolement délétère, manquements de base aux mineurs isolés et/ou pupilles de l’état, refus systémique à une vie sexuelle en institutionS, tutelles abusives, opérations chirurgicales « obligatoires » des enfants intersexes etc… cette dernière mesure a pourtant été re-votée et actée contre l’UE en août 2020 !).]

    La contention dit poliment ce que des liens ou des chaînes imposent des mouvements reduits ou impossibles. Si quelqu’un n’y a jamais été confronté, le moyen le plus simple et juste de le faire comprendre à été pour moi de demander à mon interlocuteur de s’imaginer avoir besoin d’aller aux toilettes et d’être contraint de defequer ici maintenant sans pouvoir bouger mains et pieds…
    Malheureusement, ce n’est pas le seul entravement subi, j’ai un souvenir qui me hante depuis plus de 30 ans, et finalement assez commun en tant que femme : l’accouchement. Tout a bien commencé, rassurée dans une chambre d’hopital en 89. La nuit passée, on me réveille et on m’emmène dans une salle dite « de travail ». Je n’avais pas encore de contraction, le bébé va bien à 10 jours du terme. On m’installe une perfusion. Pas de réponse à mes questions, juste : « un médicament ». En fait, on a déclenché le process de l’accouchement sans mon accord pour aller plus vite (dimanche, 5 femmes dans les box, 2 infirmières et 1 obstétricien). Les douleurs arrivent 4ou5 mn après, contractions actives espacées de quelques minutes, 10mn? douleurs grand format au niveau des lombaires. Sur le dos jambes sur étriers, impossible de tenir cette position longtemps, donc je me mets sur le côté. Remettez-vous en position ! (inutile le moment de l’expulsion est loin, la nature et l’instinc fait bien les choses). Sachant que la situation peut durer 12H voir plus, je proteste fermement mais poliment, cela me vaudra d’être attachée à la table jusqu’à la naissance ! où j’ai expulsé seule mon enfant rattrapé in-extremis par une infirmière affolée passant par là. Mais le danger, c’était que je bouge, puis que mes cris fassent peur aux autres femmes…
    Lors d’un stage en ephad, j’ai constaté des dizaines de personnes attachées aux lits ou fauteuils : les uns refusent les soins, d’autres « risquent » de tomber, enfin, certains cherchent à s’enfuir. Même si on invoque le danger pour eux-mêmes, en quel nom cette pratique ? leur propre parole est niée alors qu’ils ne sont pas un danger societal.

    J’explique ici la systématique de la dite contention. Encore aujourd’hui ces pratiques perdurent par « manque de moyens » explication inaudible. Les conditions de travail des uns n’expliquent pas les tortures pratiquées. En psy ou en ephad, face à l’agitation, on repond contention et on justifie par « danger » et manque de moyens de la même façon, en prison l’ isolement (même sans contention) sur plusieurs jours ou semaines ont les mêmes conséquences et là c’est une punition à la punition face à la même explication: le danger. La camisole est LA contention de choix. Chimique ou pratique la contention est une torture en soi, l’isolement prolongé idem.
    TOUTES LES TORTURES SONT A ABOLIR.

    • Dominique Friard dit :

      Que rajouter à votre post ?
      Le combat continue et Veran n’est pas de ce camp-là.
      Bon courage à vous,

      Dominique

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