Témoignage : L’homme au chien

homme au chien
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L’homme au chien

Nous sommes dimanche, et je vous propose une balade le long de la Loire. C’était, il y a déjà quelques années, je courais avec mes deux chiens le long du fleuve, en fait, j’écrivais. Pratiquement tous mes bouquins ont été imaginés dans ces moments-là. Souvent, je croisais un monsieur avec un vieux chien, un petit chien qui ne ressemblait à plus rien, mais qui jouait avec plaisir avec les miens. Eux non-plus, d’ailleurs, n’ont rien pour parader dans un salon élitiste…

Le monsieur et moi, nous avons commencé à échanger des « bonjours », puis des petites discussions. J’ai découvert qu’il habitait au bout de ma rue, j’y voyais souvent son vieux Kangoo. Il me parlait du monde pourri, tout y passait, le gouvernement, les capitalistes, les francs-maçons, les politiciens. Je ne cherchais pas à être d’accord, j’écoutais. Rapidement, j’avais compris qu’il ne cherchait pas à discuter, mais juste à parler.

Lui, comme son chien, n’avait plus aucune prétention, ses vêtements étaient sales, et il se négligeait. Ailleurs, on aurait pu le prendre pour un SDF.

D’écoute en écoute, j’ai découvert son ancienne vie parisienne, sa vie de prolo…puis de comédien. Il s ‘appelait Belade.

Parfois, pour sortir de ses amertumes, il parlait de ses promenades dans la nature, avec son chien. J’avais l’impression qu’il essayait plus de se convaincre lui-même qu’il lui restait des moments de plaisir.

Dans le fil des échanges, nous avons parlé théâtre, et littérature. Je crois que j’ai dû parler de mon premier bouquin, et il m’apprit que lui aussi, il avait sorti un bouquin, qu’il avait même adapté en théâtre : « Et Dieu Créa l’ANPE ».

J’ai commandé le livre… ce n’est pas de la grande littérature romanesque. C’est du brut, sa vie de prolo à Nanterre dans les années 80. Tout est cru, pas d’amour idéalisé, pas d’amitiés sublimées .. une vie de prolo, je vous dis.

Mais avec discernement, humour, dérision…

C’est rare que la parole remonte de la misère.

Puis un jour, deux jours, je ne l’ai plus vu. Les voisins m’ont alerté. Belade est mort chez lui . 61 ans, crise cardiaque.

À son enterrement, il y avait quelques copains de la grande vie parisienne que Belade avait fuie, et quelques amis très modestes d’ici. Dans les discussions, j’ai entendu parler du beau Belade d’avant. Il a été…

Moi, je n’ai pas connu ce héros de sa propre vie, mais l’homme déçu et déchu. Alors je regarde, son bouquin, et je me dis qu’une vie tient souvent dans quelques pages, que personne ne lira plus.

Depuis, je ne cours plus, je marche avec trois chiens. Je rencontre d’autres promeneurs avec des chiens, ils me parlent, parfois même ils pleurent, mais Belade me manque.

Belade : né en 1957 en Algérie, a grandi à Nanterre. Auteur et acteur de théâtre : Week-end à Nanterre (1977-79), l’Affaire J.R de Barbès (1984), César ou la fureur de vivre (1986-87), et « Et Dieu Créa l’ANPE » ; une pièce tirée du roman.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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