« Françoise, gémienne » Un hommage à une personne décédée

Marmottons
Marmottons

« Françoise, gémienne »

Il y a les grands morts, ceux dont les médias retracent longuement le parcours, ceux des obsèques solennelles, des people aux yeux rougis derrière leurs lunettes noires, ceux que l’on se souvient avoir lu, écouté, regardé et puis il y a les morts obscurs, ceux qui partent dans l’indifférence, qui grossissent à peine les statistiques funèbres qui s’égrènent jour après jour. Lionel, mon rédacteur-en-chef, ne m’a pas donné de consignes d’écriture, mais pour moi aujourd’hui la psychiatrie, c’est le décès de Françoise. 

Le décès et non pas la mort. Quand la maladie s’emparait d’elle, elle proclamait urbi et orbi : « Dans cent ans, on sera tous morts … » Pour nous, ses soignants, ça faisait signe. Signe que le pot au noir l’empéguait, qu’il faudrait peut-être augmenter son traitement, prévoir une hospitalisation.  Au fil du temps, nous avions appris à nous rapprocher d’elle dans ces moments de glaciation. Marcelle, la kinésithérapeute, qui tentait de lui insuffler un peu de vie avec ses mains disait qu’elle avait alors la sensation de masser une morte. La vie semblait avoir déserté sa nuque et ses épaules. Raideur cadavérique. 

Nous nous rapprochions d’elle, je la voyais chaque jour en entretien, et parfois, souvent, ça suffisait pour éviter une hospitalisation, pour permettre à la vie de renaître en elle. Je ne veux pas me souvenir d’une Françoise morte ou malade, même si l’on nous serine qu’il faut travailler avec le côté sain. Une personne c’est un tout avec des souffrances, de la folie et parfois, souvent une lueur qui brille dans les yeux pour peu qu’on sache la voir et surtout l’arroser. J’ai été un des arroseurs de Françoise. Plus un ami qu’un soignant. C’est ce qu’elle m’écrivait sur les cartes postales qu’elle m’envoyait au Centre de Santé Mentale. Elle en adressait aussi à son psychiatre. C’est l’ami qui écrit cet hommage. 

Cent ans ne se sont pas écoulés et pourtant d’une certaine façon nous sommes tous morts. Françoise n’est plus et ce qui de nous vivait par elle, a disparu … avec elle. Mes anciens collègues, lors d’une formation, m’ont annoncé sa mort. Elle ne fréquentait plus guère le Centre de Santé Mentale. Elle avait intégré une maison de retraite grâce à une dérogation. Elle y avait fait son trou, et même trouvé une deuxième jeunesse. Elle prenait son bus pour venir faire ses activités au CATTP. Jusqu’au moment où ses difficultés à marcher sont devenues trop importantes. Elle avait été une des premières adhérentes du Groupe d’Entraide Mutuelle, les animatrices venaient la chercher à l’Ehpad pour l’emmener au GEM où elle participait, à sa façon, aux différentes activités et surtout écouter sur l’ordinateur ces chanteurs engagés qu’elle adorait : Ferrat, Brel, Ferré, Barbara. Autant dire qu’elle avait une vieillesse très active. 

L’été, le jeudi soir, elle participait aux Jeudis du kiosque. Chaque été, la municipalité de Gap, organise, à 21 heures, des concerts gratuits sous un kiosque de musique. Nous allions à la Pépinière assister aux répétitions. Nous croisions les artistes en costume de tous les jours. Nous repartions ensuite préparer une salade géante pour le dîner.  Françoise n’était pas la plus active. Elle s’installait dans le salon en attendant que tout soit prêt. Elle disait volontiers qu’elle était maladroite et n’avait jamais été une femme d’intérieur même lorsqu’elle vivait en Allemagne avec son mari allemand alcoolique. Elle condescendait juste à mettre parfois la table. Françoise était gourmande. Elle adorait les anchois. Il suffisait qu’il y en ait dans la composition de la salade pour la voir apparaître en cuisine. Il est arrivé plus d’une fois que la boîte d’anchois disparaisse, vide, au fond d’une poubelle. Nous en achetions deux pour être sûr. Après le dîner auquel participaient parfois jusqu’à vingt convives, nous partions vers le kiosque. Françoise prenait place dans ma voiture. Elle n’était pas peu fière de ce privilège qu’elle ne partageait qu’avec Jocelyne. La voiture garée, nous allions bras dessus bras dessous jusqu’aux bancs qui accueillaient les spectateurs. Je la raccompagnais ensuite à l’Ehpad, vers minuit. Elle était attendue par une aide-soignante qui lui donnait son traitement de la nuit. Il avait fallu expliquer que quand elle le prenait à 19 heures ou à 20 heures, elle dormait pendant le concert. 

Françoise qui parlait trois langues était une participante régulière de l’atelier écriture : « Sous presse les [Mo] ». L’activité était divisée en deux temps : un premier temps faisait le point sur ce que chacun avait entendu dans l’actualité de la semaine, le second était dédié à l’écriture d’un texte à partir d’une contrainte née de l’actualité et de ce qui avait fait débat au sein du groupe. Chacun pouvait lire son texte au groupe. En début de séance, à chaque nouvel arrivant, chacun se présentait comme il se doit. Je n’aimais pas beaucoup cette étape et cherchais des façons d’y mettre de la vie. 

« Bernadette patiente

– Lionel patient

– Philippe patient

– Viviane patiente

– Dominique euh animateur

– Françoise gémienne. »

Elle avait trouvé une façon de se présenter autrement que comme patiente, et je lui en suis reconnaissant. Elle a permis au groupe de réfléchir à ce rituel et de trouver des façons moins stéréotypées de se présenter. Quand je pense à elle, malgré tous les petits moments, parfois tragiques, que nous avons traversés, j’entends encore ce « Françoise gémienne » venant de ma gauche. Elle ne signait jamais ses textes de son nom mais les concluait par la formule « Françoise l’ex-marmotte ». Quant à ses textes, ils racontaient régulièrement l’histoire d’une mère de famille marmotte qui prenait soin de ses petits marmottons. 

La psychiatrie que nous avons connue, Françoise et moi, est en train de disparaître (de mourir ?). Quel soignant peut aujourd’hui, accompagner des patients à un concert et les raccompagner dans sa propre voiture à minuit ? Le cadre de l’unité faisait semblant de ne pas savoir. Une trentaine de patients participaient aux jeudis du kiosque parce que nous y étions. Quand je faisais mon petit tour rituel de la scène, je croisais toujours des têtes connues qui me saluaient. Et même des perdus de vue avec lesquels je prenais le temps de papoter. Ils participaient ainsi à un événement collectif, dansaient, chantaient avec les autres gapençais. Le degré zéro de la réinsertion. 

Dans cent ans ou moins, nous serons tous morts, mais en attendant nous sommes vivants et nous nous souvenons de tous ces moments partagés. J’ai beau avoir été soignant et avoir dû respecter ce que l’on nomme LA distance thérapeutique, je me souviens et je pleure Françoise parce que le soin c’est la vie. Un bout de celle de Françoise et un bout de la mienne. 

Dominique Friard

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Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

2 réponses

  1. Diane dit :

    Très touchant Dominique
    Merci de nous avoir offert ce moment

    • Merci Diane, c’était une belle personne. Engagée aussi. Elle a plus d’une fois apostrophé le maire de Gap quand il venait faire campagne à l’Ehpad. Le brave homme n’était pas habitué à être pris à partie de cette façon par une résidente.

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