Féminicides : article 5, visions complémentaires

Féminicides : article 5, visions complémentaires
Féminicides : article 5, visions complémentaires

Féminicides : visions complémentaires

Quand le « fémicide » est nié.

« De disparitions en mal emploi, les mots peuvent rapidement devenir maux. Dans un essai de 1944, Albert Camus écrit ceci : « Mal nommer un objet, c’est ajouter au malheur de ce monde. » Et de fait, mal nommer un objet c’est le rendre invisible. Pire encore, mal nommer un objet, c’est lui en substituer un autre. Combien de fois entendons-nous parler de drame passionnel dans les médias au lieu de féminicide ? »

De mots en maux.  On tue une femme

Ce mot inexistant … féminicide.

Pour écrire cette série d’articles sur le féminicide, je me suis mis en quête d’écrits sur le sujet. Finalement j’ai découvert trois livres, qui concordent tous dans les mêmes constats les mêmes insuffisances étatiques.

Les violences faites aux femmes en France.

Une affaire d’Etat. Amnesty International (Mutations)

Ce livre date de 2006, et très malheureusement, il est toujours d’actualité. Il ne centre pas sur le féminicide, mais sur la violence faite aux femmes, sur ce maudit continuum de violences. Il déplore l’insuffisance des réponses de l’Etat français, il rappelle ses responsabilités, et de fait la collusion avec les agresseurs par inertie.

Il s’intéresse également à la violence subie par les femmes issues le l’immigration.

Le livre se termine par des recommandations pour mettre fin à l’impunité, prévenir, sensibiliser et former. Amnesty n’a sans doute pas été entendu ; 16 ans après, rien n’a bougé !

« L’Etat a un rôle moteur à jouer dans la prévention, notamment au travers de l’éducation pour s’attaquer aux fondements des violences. Cela, au vu du droit international, relève de sa responsabilité. »

En plus des constats édifiants, les auteurs rappellent la législation Espagnole qui porte ses fruits … mais irréalisable chez nous :

« La loi adoptée par le gouvernement espagnole le 22 décembre 2004 est un modèle précurseur en la matière puisque, outre les mesures de prévention, cette loi prévoit la création de tribunaux spécialisés dans les violences à l’égard des femmes où un même juge peut statuer à la fois sur les aspects civils et sur les aspects pénaux d’une affaire de violence. L’avantage de cette loi est de reconnaître dans la loi l’emprise et la domination à l’œuvre dans ce type de violence … »

« Jusqu’à présent en France, un homme peut faire l’objet d’une convocation devant un tribunal pénal pour faits de violences à l’égard de sa conjointe, et en même temps se voir donner un droit de visite régulier à ses enfants par le juge aux affaires familiales… »

Ce livre se lit aisément, et il demeure un dossier solide pour toute analyse …

On tue une femme. Le féminicide. Histoire et actualités

J’ai largement présenté ce livre dans les articles 3 et 4. C’est un ensemble d’analyses précises, complémentaires, et constructives. Les différents auteurs ont le souci d’apporter chacun une pierre à l’édifice.

La recherche nous conduit sur les aspects légaux, sociologiques, psychanalytiques, politiques, religieux…

Voici des extraits que je trouve particulièrement pertinents : 

« Conjuguant les deux sphères (l’individuel et le collectif) selon Françoise Couchard, le père apparaît comme le véritable propriétaire de l’hymen de sa fille, un bien précieux qui sert d’étai à l’institution familiale. « Usufruit » du corps de sa fille le père (et également l’oncle ou le frère) exerce une emprise sur le corps et le sexe de cette dernière… » …

« La principale motivation à l’origine des homicides conjugaux est la possession de la compagne associée à la jalousie, bien souvent excessive, dans un contexte de séparation ou de désir d’indépendance de la victime ; »

« Les crimes d’honneur » … sont des crimes d’amour-propre. Tout en répondant à des codes sociaux précis, le crime d’honneur entre dans la catégorie du « crime d’amour propre », car « l’atteinte dont le sujet doit se faire raison par le sang concerne sa propre dignité narcissique individuelle, familiale ou groupale. »

« La vulnérabilité ne connaît donc pas de distribution sociale égale : certain/es, pour leur situation de genre, de classe, de race sont exposé/es à une plus grande vulnérabilité que d’autres. C’est ici le cas des femmes dans un système de sexe/genre patriarcal, encore plus exposées si elles sont de couleur, indigènes, de classe défavorisée. »

Ce livre est absolument à découvrir et décortiquer pour toute réflexion sérieuse sur ce triste sujet.

Elle le quitte, il la tue

Sandrine Bouchait (l’Archipel)

Ce livre vient de paraître, c’est un témoignage émouvant, bouleversant, et c’est aussi un des rares livres qui resitue la question du féminicide en France, notamment avec la prise en compte des faux espoirs du Grenelle.

La lecture est aisée, mais elle remue les tripes.

 » Elle s’appelait Ghylaine et c’était ma sœur.

À 34 ans, maman d’une petite Cloé âgée de 7 ans, elle annonce à son conjoint qu’elle le quitte. Le 22 septembre 2017, après l’avoir frappée, il l’asperge d’essence et allume un briquet. Leur appartement prend feu.

La petite Cloé assiste à presque toute la scène. Brûlée à 92 %, Ghylaine est emmenée à l’hôpital. Elle ne survivra pas. « 

*

Sandrine Bouchait témoigne ici du drame vécu par sa sœur, mais aussi du traumatisme subi par les familles de victimes, confrontées à un deuil impossible. Pour les accompagner dans leur travail de reconstruction, elle a cocréé l’UNFF (Union nationale des familles de féminicide).

Elle dénonce l’horreur des féminicides et les dysfonctionnements de la justice : maintien de l’autorité parentale pour le meurtrier, plaintes déposées et souvent ignorées, banalisation de ce type d’assassinat requalifié de  » crime passionnel « , formation inexistante des gendarmes, manque d’accompagnement juridique et psychologique…

En 2021, encore 113 femmes ont été victimes de féminicide en France : le combat continue ! »

4ème de couverture de l’ouvrage.

Pour conclure …

J’ai l’impression que le mot féminicide parvient à nos oreilles, mais qu’il n’a pas encore pris sens. Il est au mieux dans notre compréhension, le meurtre d’une femme par son conjoint. Il est même possible que les lignes des mouvements féministes qui tentent de remuer le gouvernement paraissent un peu exagérées : « en quoi l’Etat est responsable des crimes passionnels ».

Ces trois livres, et plus modestement cette série d’articles crient que le meurtre d’une femme n’est pas un crime crapuleux, il est le reflet d’une société malade, pire d’une société qui nie sa maladie.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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