Fatou Diome : La préférence Nationale (Nouvelles)

Fatou Diome : La préférence Nationale (Nouvelles)
Fatou Diome : La préférence Nationale (Nouvelles)

Fatou Diome : La préférence Nationale

Il n’y a pas de racisme ordinaire…

La semaine dernière, j’avais rendez-vous avec une jeune femme dans un café. Non, pas de drague, il s’agissait de l’aider au passage d’un examen. De mon côté, ce genre de rendez-vous est banal, quand les heures « payées » ne suffisent pas, nous nous déplaçons au troquet, l’objectif est la réussite. Ce jour-là, il faisait très beau, le printemps montait le bout de son nez. J’arrive dans la toute petite ville de province, toute petite et très très prétentieuse. Je croise, toujours à bord de ma voiture, un jeune homme noir, puis un deuxième, et un troisième. Je me gare, et la ville regorge de personnes noires, qui attendent le bus, ou promènent leurs enfants.

Je pense à plusieurs choses : mon ex compagne noire, qui se sentait souvent seule, je pense également à l’interview d’Eugène Z qui vomissait sa théorie du grand remplacement, je pense encore à une ex-propriétaire qui recommandait de piquer les femmes enceintes.

Mes pensées me conduisent au café, je travaille avec la candidate, sa confiance en elle. Je reprends son histoire personnelle, son travail, son estime des autres. Je lui donne un bouquin qui colle bien, je fais de mon mieux. Pour moi, c’est une évidence, elle mérite amplement son diplôme, mais il faut qu’elle croie en elle et qu’elle persuade les deux femmes âgées de son jury.

La théorie du printemps…

Je rentre chez moi, satisfait d’avoir trouvé les mots et les outils. Dans la soirée, je poursuis la lecture du recueil de nouvelles de Fatou Diome. Je vous avais déjà présenté l’auteure pour son excellent livre : « Marianne face aux faussaires ». Tombé sous le charme, je me suis commandé deux bouquins, là, il s’agit de son premier de 2001.

Quand je reprends la lecture, après deux nouvelles au Sénégal, Fatou Diome parle de Strasbourg : « La couverture commune et discrète qu’offrait l’hiver avait fondu avec les derniers grêlons sous le regard impétueux du soleil. Les silhouettes, les maisons, toute chose, désormais, avait son propre visage… Le visage, réceptacle de gènes et de culture, une carte d’immatriculation raciale et ethnique. Voilà donc pourquoi on me regardait tant : l’Afrique toute entière, avec ses attributs vrais ou imaginaires, s’était engouffrée en moi, et mon visage n’était plus le mien, mais son hublot sur l’Europe. »

Ensuite, Fatou Diome relate ses mésaventures. On lui parle petit-nègre, on la méprise, on la pense inculte… On se sépare d’elle quand les employeurs découvrent qu’elle a un doctorat.

Une anecdote m’a marqué plus que les autres. Elle se rend dans un café pour un entretien d’embauche ; un soutien scolaire. La mère hurle : « Je veux une Française ». Fatou, pas rancunière, donne le tuyau à une collègue blanche, tout se passe bien. La collègue rappelle » merci, t’es géniale, au fait les voisins ont besoin d’une femme de ménage. »

Fatou accepte. Cette scène me rappelle une impro de théâtre entre deux amis. Un monsieur d’un certain âge est en discussion avec une jeune femme noire. L’homme est dans les discours colonialistes, et la jeune femme le remballe ; l’homme cède sous le poids des arguments, et choisit comme chute à la scène « Mais tu viendras tout de même faire mon ménage. »

 Nous avons beaucoup ri, cette réplique acide exprimait bien le mépris des femmes, des femmes noires en particulier.

Ce qui est beaucoup moins drôle, c’est quelque temps après la metteuse en scène, sans humour a demandé à la jeune femme noire de venir lui faire son ménage…

Il n’y a pas de racisme ordinaire…

Pendant toute notre vie, nous apprenons à nous adresser aux autres. Je sais que notre culture déconsidère les femmes, les noirs, les homosexuels et bien d’autres ; ce n’est pas une raison pour ne pas réfléchir. Ce n’est pas une raison pour rester con.

Au fait, pour le rendez-vous du début de ce texte, la jeune femme est noire, dites-moi que cela ne jouera en rien lors de l’entretien.

Fatou Diome : La préférence Nationale (Nouvelles)
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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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