Populaire ? Populaire …Est-ce que j’ai une gueule de populaire ?

« les dépossédés » de Christophe Guilluy aux éditions Flammarion
« les dépossédés » de Christophe Guilluy aux éditions Flammarion

Populaire

S’il est un mot qui est devenu vide de sens, c’est bien le mot « populaire ». Maintenant quand quelqu’un se réclame du populaire : élu des quartiers populaires, enfant du peuple, force populaire c’est pour en tirer profit et déconsidérer les adversaires. En vrai, plus personne n’aspire à être ou rester un enfant du milieu populaire.

Alors, imaginez quand je lis sur le bandeau d’un nouveau livre : « l’instinct de survie des classes populaires est la seule réponse à la promesse du chaos », je m’empresse de découvrir l’œuvre.

« Les Dépossédés. »

Il s’agit donc du livre « les dépossédés » de Christophe Guilluy aux éditions Flammarion. L’auteur réalise une démonstration réaliste que je ne saurais pas contredire : les classes populaires se sont fait progressivement exclure des bords de mer, des villes, et finalement de la société ; Le capital et sa bourgeoisie se sont emparé de la géographie, puis de la société, de l’Histoire et de la parole politique.

Je résume très rapidement, mais la démonstration est riche et éloquente. Le peuple en vient à ne plus exister, il est seulement abordé pour servir de caution à quelques démagogues et quelques donneurs de leçons. La bourgeoisie, ou les classes aisées ont tout pris, avec en prime la morale, le bon discours environnemental, la juste lutte (factice) contre le capital.

Alors le peuple n’apparait plus, il surgit tout de même dans des mouvements comme les gilets jaunes, l’abstention ou les votes « non républicains ».

L’auteur conclut par un avertissement, sans son centre (le peuple) notre société s’autodétruit et « Le retour des gens ordinaires au centre est la seule réponse à la promesse du chaos, et la seule condition à la reconstruction.

Cet ancrage dans la réalité ordinaire ne nous conduira pas à un monde parfait, mais (et ce sera déjà beaucoup) à un monde qui aura du sens. C’est désormais la seule ligne d’horizon. »

Exister !!!

L’auteur condense les revendications des classes populaires par ce mot « exister ; les mouvements populaires ne formulent pas forcément leurs revendications, elles n’ont pas « un programme », alors elles veulent exister ; survivre, et utilisent les moyens qu’elles ont à leur portée pour montrer leur désaccord, la « désinscription sociale et politique », l’utilisation du bulletin RN, qu’importe !

Je ne sais pas si Christophe Guilluy a raison ou tort, mais à partir de ce moment, j’ai l’impression qu’à son tour il s’empare du concept des classes populaires pour armer son propos. La vague impression que ces classes populaires n’existent pas, ou qu’elles prennent corps dans une vue démagogique.

J’ai vraiment une autre histoire à raconter à travers le mot populaire, et peut-être un autre scénario de fin.

Mon populaire à moi …

Il faut que je sois clair immédiatement, oui, je suis issu des milieux populaires, fils d’ouvrier, et ouvrier moi-même, un temps, je ne vais ni renier mon histoire ni me revendiquer de la classe populaire. Ma trajectoire m’a mis en orbite sur les rêves de l’individualisme humaniste, du discours plus ou moins artistique, plus ou moins sociologique… je ne suis pas un représentant des classes populaires.

Mais mon populaire à moi était dans cette mouvance appelée « éducation populaire », cette prétention que chacun peut, sans maître, trouver son chemin. Ce mouvement avait son existence, son ministère. D’ailleurs l’éducation populaire n’est pas morte, et s’est faite absorbée par sa rivale ennemie « l’éducation nationale », celle qui défend la place du maître… mais elle existe toujours dans les titres, et dans les actes. Par exemple, les centres sociaux s’inspirent toujours de cette mouvance, et la validation des acquis par l’expérience en est issue. Ce qui conduit au paradoxe que je vis tous les jours, l’éducation nationale me paie des vacations pour un travail à contre sens.

Cette éducation populaire drainait des concepts comme l’autogestion, la démocratie permanente … Aujourd’hui certains en rient, les tenants du monde de la compétition. Aujourd’hui certains en rêvent, les tenants de l’entraide.

De mon expérience, je puise que le populaire ne vient pas de la pauvreté, du mouvement de foule, de masses, mais des volontés de solidarité, de refus du système de compétition. Les personnes que je rencontre via la VAE sont souvent des personnes dépossédées de leur confiance en elles. Elles découvrent, ou redécouvrent qu’elles ont de la valeur, que leurs « trucs », leurs méthodes pour agir là où elles sont, sont efficientes et dignes de reconnaissances.

En effet, il s’agit bien d’exister, mais pas dans une demande de droit d’exister, mais dans la juste réappropriation de la société.

Il ne faudra pas attendre d’être replacé au centre, il faut prendre la place ;

Ce que j’exprime a un sens complémentaire, je parle de la culture populaire. L’éducation populaire ne s’est jamais contentée d’un langage « ouvrier » avec des concepts simplistes. L’éducation populaire est complexe, elle pense philosophie, sociologie, psychologie, histoire … etc. la différence avec la culture élitiste et l’éducation nationale c’est qu’il n’existe pas de modèles, de héros mais la recherche des forces, des mouvements, la recherche de la compréhension pas de la légende.

Alors le populaire … ou désespéré.

 Alors ce qui définit le populaire, ce n’est pas la pauvreté, la masse, c’est la logique solidaire. Celle qui s’oppose au « que le meilleur gagne », la logique qui propose de faire ensemble et non pas « chacun pour soi ».

Pour répondre à l’auteur, les votes RN, les gilets jaunes ne sont pas, pour moi, l’expression du mouvement populaire, mais des réactions face à la violence du capitalisme. Si un mouvement n’a pas de projet, il n’est pas populaire, il est désespéré.

Je trouve très démagogique et dangereux de définir les réactions aux exclusions par le terme de « populaire ». Le capitalisme crée des vainqueurs, des héros, des perdants, et beaucoup d’abrutissement. La mouvance populaire est une construction collective qui vise la compréhension, l’intelligence.

Je ne prétends pas avoir la vérité, mais juste le sentiment que l’auteur me dépossède de mon histoire.

Une autre fin ?

J’ignore la fin de notre histoire de civilisation, en particulier car, comme Edgar Morin je pense qu’il faut surveiller trois facteurs : la décomposition du système en place, l’intelligence humaine, et l’imprévisible.

Je me dis seulement que dans le deuxième facteur, l’intelligence, la réflexion populaire, basée sur l’entraide peut nous permettre d’espérer.

livre « les dépossédés » de Christophe Guilluy aux éditions Flammarion
livre « les dépossédés » de Christophe Guilluy aux éditions Flammarion
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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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