08 Décembre 1972 : j’ai six mois et je suis mal barré…

Assis dans l’herbe jaune pourrie par le soleil du Nord où il a grandi, il ajuste ses mégots. Deux restes de clopes de Gauloises et trois de blondes avec filtre. Un mélange improbable de tabac brun et blond. Il colle un deux feuilles comme on le ferait pour un joint, mais ne met pas de filtre. Le puzzle de feuilles bien serré autour du contenu métissé lui fera un moment, à coup de lattes par deux ou trois, inspirant, expirant. Les nuages de fumée des mélanges sont gris bleutés, Et c’est aussi le meilleur pour faire des ronds de fumée. C’est puéril et sans intérêt, mais c’est toujours un plaisir de voir ses volutes partir en fumée. Il fume toute la journée, sa nouvelle cigarette écrase l’autre. Et quand il n’en a plus, il se souvient…

— Hervé ! Tu devrais être au dortoir avec les autres

Il est hagard. La tête lui tourne le dos. Son cerveau ne répond plus à ce monde. Il est ailleurs. Pas bien, mais ailleurs.

— Hervé ? J’appelle l’infirmière…

C’est Jeanine, l’éducatrice qui sent les culs. Elle est moche et austère. Violente aussi. Les mômes ont entre 8 et 10 ans. Douches collectives dans une pièce rectangulaire glauque de murs carrelés d’un jaune pisseux vieilli. 20 mômes environs pour une dizaine de jets douches.

— On se mouille !
— On se savonne !
— On se rince !
— Et tant pis pour les derniers, je coupe !

Elle coupe l’eau et il se retrouve encore plein de savon comme d’autre. Il a les yeux qui piquent, du savon dans la bouche à force de s’essuyer du revers de ses bras nus et mousseux.
Seul lui a le droit d’avoir une serviette supplémentaire. Les autres enfants remontent vers le dortoir.

— Alors ? On se plaint ?
— Stéphane a glissé sur le radiateur de la douche et il a un trou dans le cou…
— Et alors ?

Quand elles ont coupé l’eau des douches collectives, le sol glissant a happé Stéphane qui s’est défoncé la gueule et surtout le cou sur le montant du radiateur. Il avait un trou dans le cou assez impressionnant. Et du sang. Pas mal de sang. Il a eu, pour la première fois une rage qui a dû remplacer la colère qu’il n’identifiera jamais.

— Écarte les jambes !

Il était raide comme un bout de bois. Nu. Il restait deux ou trois personnes dans les vestiaires, audiblement.

— Hervé, viens ici !

Il est nu, certes, mais il se dirige vers le banc pour une serviette. Il se retourne une dernière fois vers le carré de douches. Le sol est rouge sang…

— Tu t’es bien lavé ?

Il se souvient avoir pris ses chaussettes de printemps, les chaussettes légères grises souris, des soquettes en fait, au bout du banc, près de son pyjama et se retrouver plaqué tout à coup contre le mur. Nu. Les chaussettes à la main.

Elle lui écarte les fesses et glisse son nez de haut en bas, tout le long de la raie, insiste même sur l’anus.

— C’est propre ! dit-elle.

En regagnant le dortoir, il cherche les veilleuses qui auraient pu paniquer encore plus son « cul propre ». Il pensait que tout le monde pouvait savoir. Il se rassure en se disant que les veilleuses c’était pour les mômes qui aimaient lire un peu avant de dormir. Il en faisait parti mais ce soir là, il demande à éteindre sa veilleuse.

— Hervé ? ça va ?

— Non Françine.

Françine était veilleuse de nuit, éducatrice en cours d’emploi. Une superbe chevelure ondulée brune du Maghreb, avec la peau au goût de pain d’épice. Elle lui effleure la joue de ses lèvres en un baiser doux et le laisse s’endormir sereinement.

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Ervé Croisepattes

Ervé Croisepattes

Ervé (sans le H, ça fait longtemps que je l'ai fumé), 47 ans, 24 ans de vie en marge, SDF, j'ai été travailleur social, animateur socio_culturel, artisan de ma propre vie (musique, écriture, dessin...) J'ai "grandi" à la DDASS (actuelle ASE)de l'âge de 6 mois à 17 ans, marginal respectueux de ses contemporains (sauf les cons bien sur). Je vis de petits boulots un peu partout en France. Utilise twitter pour déconner, informer, dénoncer, et trouver justement des petits boulots. Refuse toutes aides sociales par fierté. Fatigué par cette vie mais têtu pour lui faire la nique. Je ne rêve plus depuis longtemps mais reste contemplatif du monde qui m'entoure même si parfois il est à vomir.

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Bembelly
Invité

Bel extrait! Cette plume mérite une plus grande audience. Dans l’attente …

Lionel Belarbi
Administrateur

C’est clair, elle le mérite et elle l’aura