Covid 19 : journal d’un banal confiné

Nirvana Milk it : Covid 19
Nirvana Milk it Covid 19

Pour Ali

J’habite ; luxe. Quatre murs et un toit ; luxe. Sans voisins excédés par le bruit que je peux faire ; luxe. J’ai un rythme de sommeil haché, coupé, comme ces marins qui partent sur leurs jets marins, sauf que moi, je ne fais pas la course ; luxe. Sinon, tout va bien : j’ai des « papiers ». Je suis « en règle ». Du confort, donc, qui déborde de partout.

Je dois simplement justifier de mes sorties. Comme un collégien. Je me sens comme le collégien de cette école privée, puis le lycéen de cette école publique, sommé de justifier de ses déplacements ou, à l’époque, de ses retards, par des petits papiers à remplir…

J’ai été « interpellé » l’autre jour par la police, au début du second confinement, je me rendais avec une automobile en ville pour me faire tester, pour savoir ce que ça faisait de se faire enfoncer des tiges dans le nez. 4% de batterie sur mon téléphone portable, ont suffi pour que le fonctionnaire zélé me laisse filer en voyant ma convocation, malgré une attestation dérogatoire mal cochée.

« -Mais que je ne vous revoie pas dans l’autre sens, hein ? »

Une adresse pas à jour sur ma carte grise, tout cela a failli me coûter les deux tiers de mes revenus, puisque je suis au RSA depuis juillet. Luxe…

Le pôle emploi de ma ville m’a oublié cet été

 J’ai préféré ne pas aller réclamer ces « droits » de chômeur, parce que je n’ai plus envie de perdre mon énergie à demander quelque chose qui implique en retour que je sois astreint à travailler dans n’importe quelle boîte à sardines.

Une boîte à sardines, comme celle dans laquelle je vivais dans une métropole française, entouré de voisins anxieux, stressés, agressifs ou totalement fantomatiques, aux lisières d’une ville-béton qui grignotait peu à peu les restes de friches et de terrains propices à la divagation, à la promenade, à l’imprévu.

Samedi dernier, le 28 novembre 2020 du calendrier chrétien, je suis allé manifester contre le projet de Loi Sécurité Globale.

J’y ai recroisé quelques connaissances du temps où je travaillais, militais plus ou moins, ou je m’accrochais à l’idée de me constituer un petit réseau de connaissances bienveillantes, mais je n’ai ressenti dans l’air frais et le soleil de cette journée lumineuse, qu’une vague angoisse à marcher dans des rues consacrées au tourisme et à la consommation, et où ce petit cirque était freiné par les mesures liées à la Covid 19

Pas de violence brute, mais une sensation de violence contenue, et en même temps de fatigue, de voir des gens plus trop motivés par ce « métier de vivre », disait Pavese : « Tous les hommes ont un cancer qui les ronge, un excrément quotidien, un mal récurrent : leur insatisfaction ; le point de rencontre entre leur être réel, squelettique, et l’infinie complexité de la vie. »

Ce virus… J’ai alors pensé à une chanson de Nirvana que j’adorais et jouais adolescent, où il était question de virus, et enfin rentré dans mes quatre murs, dans un tout petit bourg loin de cette agitation restreinte et angoissée, j’ai traduit le début de cette chanson :

« Je suis mon propre virus
Je n’ai pas besoin d’hôte pour vivre
Nous nous nourrissons mutuellement
Nous pouvons partager nos endorphines
….
Je possède mon propre virus d’animal de compagnie
Je vais vers lui et lui donne un nom
Son lait ce sont mes excréments
Mes excréments, c’est son lait »

Nirvana Milk it

Un drôle de texte, et puis je pense à cette société qui est bouffée de l’intérieur par sa haine d’elle-même. Ou au fait que si je suis mon propre animal de compagnie, je peux m’emmener me promener, en me tenant moi-même en laisse. Ou à un addict en « fin de parcours », qui passe de l’autre côté, bouffé par une partie de lui-même (mais le veut-il vraiment ?) A qui la faute alors ? Ou aux humains, comme de petits parasites sur cette terre qui n’a rien demandé, et qui agissent comme séparés d’elle, en s’en nourrissant et la détruisant méthodiquement.

Je repense alors au premier confinement, ou je bossais auprès de jeunes placés en foyer, et où j’avais la joie de partager des moments collectifs au sein du lieu de leur confinement, collectif lui aussi.

Mais je me souviens aussi de leur violence, de celle qu’ils nous renvoyaient, et que je ne me sentais pas légitime de punir.

D’Ali, un migrant, non reconnu mineur par le département lors d’un entretien en « visio » de trente minutes, qui lors de la réponse négative, a essayé de se trancher la gorge au mois de mai.

Il est parti une nuit à l’hôpital, où ils l’ont sédaté. A son retour, le département lui a proposé trois nuits au 115 :

« Avec le confinement, on ne peut pas le laisser comme ça, je lui ai trouvé une place… »

Dixit la directrice…

Quand mes collègues l’ont emmené, il a demandé à être déposé à la gare, pour quitter la ville.

A suivre

Frederic Pouic

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Frédéric Pouic (Auteur)

J'habite ; luxe. Quatre murs et un toit ; luxe. Sans voisins excédés par le bruit que je peux faire ; luxe. J'ai un rythme de sommeil haché, coupé, comme ces marins qui partent sur leurs jets marins, sauf que moi, je ne fais pas la course ; luxe. Sinon, tout va bien : j'ai des "papiers". Je suis "en règle". Du confort, donc, qui déborde de partout.

1 réponse

  1. Je suis un grand fan du groupe Nirvana ! Et je ne me suis jamais intéressé à Milk It ! Quelle honte !

    Donc merci d’avoir accepté d’être rédacteur sur le journal abrasif et bienvenue.

    Un journal pas banal ! A suivre…

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