Chantal Delsol : Ainsi meurt la démocratie

Chantal Delsol : Ainsi meurt la démocratie
Chantal Delsol : Ainsi meurt la démocratie

Un livre de Chantal Delsol et Myriam Revault d’Allonne

Ainsi meurt la démocratie

Quand elle est morte … l’utopie.

C’est un livre complexe. Il est à la fois abordable, et à la fois insaisissable : beaucoup d’idées sont d’abord faciles, et pourtant aucune ne trouve sa réponse. C’est un débat amical, et pourtant les mots sont des uppercuts parfois violents. Chacune des auteures parvient à convaincre, et chacune des auteures parvient à démonter les arguments de son adversaire.

Finalement c’est un livre agréable à lire, car il permet de jouer avec les concepts, et c’est aussi un livre insupportable, chaque idée s’envole et laisse place au doute.

La première question posée est la mort imminente de la démocratie ?

Première question, mais loin d’être la dernière. Les deux auteures échangent des lettres de réflexion sur « la démocratie ». Elles s’opposent, une est de droite, l’autre est de gauche. Elles ne font jamais de concessions. Si chaque lettre s’achève par une note amicale, chaque tentative esquive d’une question, chaque réponse imprécise reviennent avec force, et peut-être une certaine causticité, mais là, c’est moi qui ai lu avec cette intention.

Les questions sont très nombreuses, et il m’est impossible de les citer toutes, ou cela reviendrait à réécrire avec beaucoup moins de talent le livre. Je vais vous en citer quelques-unes.

Qui peut gouverner ? « Gouverner est un acte comparable à celui d’écrire des lettres d’amour sans l’aide de personne ou à se moucher le nez. Ces choses- là, nous voulons qu’un homme les fasse pour lui-même, même s’il les fait mal… la foi démocratique tient à ceci : les choses les plus terriblement importantes doivent être confiées à des hommes ordinaires »

La démocratie est-elle naturelle ? « La démocratie à l’inverse réclame la tolérance, la confiance dans le bon sens populaire, l’équilibre des pouvoirs, la remise en cause de soi, toutes choses si difficiles, qui exigent des qualités complexes. »

La démocratie est-elle atomisée par les revendications individuelles et d’ordre privé (famille, sexualité, question des genres…) ? « Sont-elles le signe d’un effondrement du commun et de l’éparpillement pur et simple de revendications privées qui entament l’existence démocratique, »

La démocratie est-elle un régime fixé une fois pour toute ? « C’est un régime politique sans domicile fixe, il s’installe dans les logis temporaires que les peuples veulent lui donner à chaque moment de l’histoire. »

 « Est-il sûr que les humains désirent s’émanciper ? ../.. le désir de servitude peut l’emporter sur le désir de liberté. »

« Que dire des des démocraties dites « illibérales », où la souveraineté du peuple est réduite à la légitimation des gouvernants par l’élection, lesquels gouvernants, une fois le vote passé, entreprennent d’affaiblir ou de détruire les contre-pouvoirs ? »

Qui mérite le « label » de démocratie ? Entre la Pologne qui prend des décisions criminelles contre l’avortement, ou les cantons suisses qui ont interdit les minarets ?

Vous l’avez compris, ces questions sont à la fois précises et infinies ; elles se regardent à la lumière du passé, du présent et de l’avenir. Les réponses deviennent des choix de réponse, des convictions et non pas des certitudes.

Des clés de lecture qui bousculent …

Souvent je réfléchis avec ce qu’un de mes formateurs appelait de clés de lecture, des concepts qui ouvrent le champ d’autres possibles. J’en ai sélectionné quelques-unes.

La démocratie n’est pas un rêve partagé …

En mars 2020, une enquête du CEVIPOF (Centre de recherches politiques de Science Po) révèle que 41% des personnes interrogées adhéraient à “en démocratie rien n’avance, il vaudrait mieux moins de démocratie et plus d’efficacité ».

Ce chiffre est (pour moi) une claque, même si dès qu’une personne parle, elle revendique le fait d’être en démocratie, l’utopie démocratique ne fait plus rêver… peut-on mieux comprendre les résultats électoraux ?

Le trilemme de l’impossible.

C’est l’universitaire turc Dani Rodrik qui a proposé ce trilemme pour expliquer les menaces qui pèsent sur la démocratie. C’est un triangle d’incompatibilité où il est impossible de faire vivre simultanément plus de deux facteurs entre : forme nationale, démocratie vivante et hypermondialisation.

Hier, lors de son meeting, Marine marchande de haine expliquait ce triangle en disant forme nationale et démocratie pour fonder son programme, et s’opposant à l’hyper mondialisation vantée par son ennemi.

Essayez toutes les combinaisons, elles n’autorisent pas les trois facteurs réunis.

Le péril de l’individualisme ou de la désertion.

« La vocation de la démocratie est de confier à tous ce qui est commun. Mais si chacun va vivre son avec son égo, les problèmes communs ne disparaîtront pas pour autant. Ils seront simplement pris en charge par les instances supérieures, hors l’assentiment ou le débat des citoyens ».

La « chose » publique est l’affaire de tous, il ne s’agit pas des élections, mais aussi de la critique, de l’expression, de la contestation…

Le moteur de la démocratie c’est le conflit.

Le moteur des dictatures est « tous pareils », la recherche du « même ». Ces théories ont créé le nazisme, l’idée du « grand remplacement », et détruisent la démocratie. « De ce point de vue, il est ruineux de prétendre comme l’a fait notre président de la république, qu’il convient de dépasser les clivages obsolètes (gauche-droite) au profit d’un « en même temps » qui incite à s’adapter en permanence au monde tel qu’il va . »

L’expression des différences est essentielle, l’amalgame nous conduit à des non-choix : ultra droite ou extrême-droite ?

L’histoire du clown

Lors de leurs échanges, les deux auteures font référence « au dangereux clown » qui ose poser les vraies questions. Il s’agit de Zemmour.

Avant d’aller plus loin sur cette question, je suis très agacé par cette déconsidération des clowns, des saltimbanques, des « charlots », des comédiens. Zemmour n’a rien d’un artiste clown ou autre. Ces mots représentent des métiers essentiels, et je ne comprends pas que l’on utilise ces mots pour dénoncer un polémiste dégoûtant, ou un homme politique.

Les deux philosophes s’opposent, et je suis étonné de voir soutenue la thèse que Z pose les bonnes questions sur l’immigration. Les arguments de l’autre philosophe sont suffisamment percutants (à mon avis) pour mettre un point final à cet échange, mais cela signifie, tout de même, que le pire, l’ignoble a un écho dans la droite traditionnelle et chez certains intellectuels.

La forme du livre : un exemple de démocratie ?

Il s’agit donc d’un débat, pas entre ennemies, mais entre adversaires. Cela veut dire avec le respect mutuel, la disponibilité d’écoute, l’intelligence de la compréhension mutuelle.

C’est un exemple du « comment on peut construire ensemble », nous sommes très loin du café du commerce avec les idées à l’emporte-pièce, ou de l’esprit forum.

Cette rencontre intellectuelle m’a fait penser à mes combats de judo, on veut gagner certes, mais on ne veut surtout pas blesser l’adversaire, qui l’instant d’après est un ami.

Ce livre est également un exemple de démocratie, car il démontre que la pensée ne peut pas et ne doit pas être unique.

Bravo Mesdames.

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

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