Le bêtisier de la santé mentale 2020 pour une bonne année 2021

la santé mentale 2020
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Le Bellivier de la santé 2020

Une mission impossible ?

Pas facile de trouver une cabine téléphonique en cette fin 2020. Surtout dans les quartiers Nord de Marseille. J’ai fini par en dénicher une, masquée par des tags multicolores et un monceau de sacs poubelle noirs, entreposés là en attendant la fin de la grève des éboueurs. J’ai taillé ma route au coupe-coupe et y suis entré. L’odeur d’urine se mélangeait aux remugles des poubelles. Mon masque délicatement parfumé au 5 de Chanel en filtrait heureusement une partie. J’ai appuyé sur le bouton lecture de l’antique magnétophone qui s’y trouvait.


« Bonjour, Monsieur Friard. Votre mission, si toutefois vous l’acceptez consistera à faire un récapitulatif complet de la psychiatrie en France pour l’année 2020, ce qu’il s’est passé, pas passé, les lois, les bonnes nouvelles et les mauvaises, les manifestations, une sorte de synthèse de l’année 2020. Si vous ou l’un de vos agents étiez capturés ou tués, le Département d’Etat du Journal abrasif nierait avoir eu connaissance de vos agissements. Bonne chance Dominique. Ce message s’autodétruira dans les cinq secondes »

Un « vrai » journaliste

Sol Sol-Si Do Sol-Sol-Fa Fa# Sol-Sol. Pendant que retentissait la musique de Lalo Schifrin, je me dis que Lionel, mon rédacteur-en-chef, dont j’avais reconnu la voix, me prenait pour Patrick Coupechoux. Patrick qui ? Une âcre fumée nauséabonde me fit tousser. La bande et le magnétophone s’étaient autodétruits emportant avec eux, dans les airs, la cabine téléphonique elle-même, et quelques sacs poubelle.
Patrick Coupechoux. Le journaliste, qui a accompagné mon ami Yves Gigou dans l’écriture de son ouvrage : « Mon métier d’infirmier. Eloge de la psychiatrie de secteur » (1). Patrick est devenu un véritable journaliste. Il raconte dans le numéro 52 de la revue Savoir/agir, de juin 2020 (2), comment s’est effectué sa mue.

Il travaillait alors dans la pub et produisait des milliers de feuillets pour des agences de communication qui travaillaient elles-mêmes pour des entreprises ou des institutions. Il se retrouve, un jour, à écrire des commentaires sur les photos prises par le fils autiste d’un photographe. Il s’exécute mais reste profondément insatisfait de ce qu’il a produit. Il décide donc de s’immerger dans la psychiatrie et d’en devenir un des hérauts. A Un monde de fous (3), publié en 2006 vont succéder d’autres ouvrages qui montrent que « le fou et le sujet ont partie liée et que la question sans cesse posée à la psychiatrie est celle de sa capacité à tirer un trait d’égalité entre les deux. » (2)


Je ne suis pas journaliste et si je me demande comme Coupechoux : « quelle place peut-il y avoir, dans ce monde pour le fou, qui, par définition, a tant besoin de l’autre ? Et en miroir pour le sujet ? » (2) je suis loin de posséder sa capacité à faire synthèse de faits épars que rien ne semble relier.
Une commande c’est une commande et celles de Lionel et du Journal abrasif me sont impératives.

Les deux événements marquants de 2020

L’année 2020, spontanément, me semblait avoir été marquée par deux événements : la modification de la loi de 2016 sur l’isolement et la contention et les « confinement, déconfinement, reconfinement, redéconfinement » liés à la Covid. Si l’une des mesures concerne directement la psychiatrie, l’autre mobilise chaque habitant de la terre et quelques pangolins. Les deux événements peuvent certes être liés : c’est comme si, d’une certaine façon, l’ensemble de la population avait vécu la même expérience que les personnes hospitalisées sous contrainte en psychiatrie. L’isolement contraint à domicile comme équivalent de la banale chambre d’isolement psychiatrique.

Comparaison n’est pas raison. En réalité, lorsque l’on y regarde de près, les deux expériences ne sont en rien comparables : les vécus sont radicalement différents. L’isolement covidien n’est qu’un enfermement homéopathique. Le confiné ne risque pas de se retrouver sanglé à son lit s’il s’agite un peu trop. Il n’aura pas non plus de neuroleptiques dans les fesses. On peut également repérer que l’Etat, vis-à-vis des citoyens, s’est comporté de la même façon que les équipes de psychiatrie classique vis-à-vis des personnes hospitalisées : même mauvaise foi, même impossibilité à reconnaître ses erreurs, même incapacité à anticiper et aussi peu d’écoute.

Connectez-vous !

Chaque année, dans l’Union européenne, près de 165 millions de personnes (38 % de la population) éprouvent un problème de santé mentale. Pour faire face à cette situation, n’allez pas imaginer que l’on va augmenter les moyens, créer des postes de soignants ou développer des soins de proximité. Non ! En janvier 2020, l’objectif est de faire passer l’utilisation moyenne des produits d’e-santé mentale de 8 % à 15 %. Pour sensibiliser les différents acteurs, plusieurs séminaires avaient été organisés dans toute la France. C’est ainsi que le 6 mars 2020, avait été organisée une journée sur le thème : « Formation des acteurs et évaluation des dispositifs ».

La covid a été finalement beaucoup plus efficace que ces séminaires avortés. Toujours dans le même registre, la création d’un site internet d’aide au diagnostic en psychiatrie destiné aux médecins généralistes était programmée pour septembre 2020. Psychiaclic.fr contiendra un guide de bonne pratique, l’accès à un avis téléphonique, un annuaire des lieux de soin en psychiatrie, des rappels sémiologiques et une aide à la rédaction des certificats médicaux.

Et pour l’écoute ? Et pour favoriser l’implication des usagers et des proches à tous les niveaux du système de santé, la collaboration entre usagers, proches et professionnels et l’entraide ? Facile. Toxiq, une plate-forme d’information diffuse des vidéos sur la participation dans les soins, la santé et la société, le soutien mutuel et la pair-aidance professionnelle. En janvier 2020, on nous le dit, on nous l’annonce, le bonheur sera dans le click.

Des luttes étouffées par le confinement

Le 14 janvier, 1200 médecins hospitaliers, chefs de service et responsables hospitaliers, annonçaient dans une lettre à la ministre de la Santé leur intention de démissionner de leur fonction d’encadrement si des négociations n’étaient pas engagées. Qu’écrivaient-ils ?
« La dégradation des conditions de travail des professionnels est telle qu’elle remet en cause la qualité des soins et menace la sécurité des patients. Il faut un plan avec un volet national et un volet régional. Le financement de ce plan doit être calculé en fonction des objectifs de santé. Le démantèlement en cours de l’hôpital public coûtera beaucoup plus cher à la société que l’investissement massif qui doit être réalisé.

Le plan régional confié aux agences régionales de santé (ARS) devrait porter notamment sur la coordination entre l’hôpital et la médecine extrahospitalière pour répondre aux besoins de santé dans les territoires, sur l’évaluation des embauches de personnels nécessaires et sur la réduction des disparités de revenus entre les professionnels libéraux et hospitaliers à qualification et activité comparables. »


Faut-il encore compter les manifestations, pétitions, grèves de la faim, prises de position, lettres au président, aux ministres, les Ségur de la santé tous impuissants à faire reconnaître que le soin, en psychiatrie et en soins somatiques est une activité essentielle et qu’elle ne peut sous peine de catastrophe sanitaire, économique et culturelle être gérée comme une entreprise. Nous ne nous résignerons pas.

Tout ça ne mange pas de pain mais sait-on jamais !

En février 2020, l’académie de médecine proposait un rapport sur les biomarqueurs en psychiatrie. La psychiatrie demeurait une discipline quasi exclusivement clinique faute de marqueurs paracliniques confirmant ou infirmant le diagnostic ou l’évolution. La recherche, nous dit-on, a pourtant mis en évidence de possibles ou putatifs biomarqueurs sériques, du liquide cérébro-spinal, de neuroimagerie, d’électrophysiologie et de psychophysiologie cognitivo-comportementale et neuro-développementale. Ce rapport analyse les possibles biomarqueurs de pathologies majeures : troubles bipolaires, schizophrénies, conduites suicidaires, troubles du spectre de l’autisme, trouble obsessionnel compulsif, troubles du comportement alimentaire, maladie d’Alzheimer.

Les biomarqueurs révèlent des altérations structurelles ou fonctionnelles de nature génétique, épigénétique, conformationnelle, neurobiologique (notamment des neurotransmetteurs), endocrinologique et immuno-psychiatrique. Avant de sauter au plafond, remarquons que ce que la recherche met en évidence ce sont de « possibles » ou « putatifs » marqueurs. Le lien proposé n’est donc qu’hypothétique, au même titre que les découvertes de la psychanalyse ou de l’approche systémique. Bref des neurosciences-fiction !


En février 2020 toujours, à partir des résultats d’une étude d’imagerie cérébrale intitulée Remember, et engagée à la suite des attentats de 2015 à Paris et Saint-Denis, l’Inserm questionne les idées reçus sur la prise en charge du trouble de stress post-traumatique (TSPT) et suggère de nouvelles pistes de traitement. Publiée dans la revue Science le 14 février 2020, cette étude dirigée par le chercheur Inserm Pierre Gagnepain, montre que la résurgence intempestive des images et pensées intrusives chez les patients atteints de stress post-traumatique, longtemps attribuée à une défaillance de la mémoire, serait également liée à un dysfonctionnement des réseaux cérébraux qui la contrôlent.

Les résultats montrent que les participants souffrant de TSPT présentent une défaillance des mécanismes qui permettent de supprimer et de réguler l’activité des régions de la mémoire lorsque surviennent des souvenirs intrusifs. L’étude permet aussi de mieux étudier le fonctionnement cérébral des survivants « résilients » n’ayant pas développé le trouble.

On change tout en changeant le nom !

Au CCOMS on n’a peur de rien. Que toutes les appellations liées aux troubles psychiques à travers les siècles soient devenues stigmatisantes voire insultantes n’empêche en rien de persister à vouloir changer leur nom. Le diagnostic ne peut pas, par définition, être compris par tous de la même façon. Tout simplement parce que celui qui le pose est extérieur au trouble, qu’il ne l’éprouve pas en lui-même et que celui qui le reçoit, lui, en est imprégné, qu’il renvoie à son vécu (pour peu qu’il ne le dénie pas).

Dans l’objectif de réduire ces incompréhensions et les connotations négatives qui s’y attachent, le CCOMS a engagé une étude dans le cadre de la relecture de la version 11 de la classification internationale des maladies (CIM-11) à propos de deux diagnostics : Episode dépressif et Schizophrénie. Des usagers et des aidants de 14 pays ont indiqué s’ils comprenaient le mot ou l’expression, quelle valence (négative ou positive) ils lui associaient et pourquoi, s’ils souhaitaient reformuler et si oui en quels termes.


En résumé, les résultats montrent que la plupart des personnes déclarent comprendre l’expression “Episode dépressif” mais l’associent à des sentiments négatifs principalement dus à son statut de maladie mentale. Le diagnostic de « Schizophrénie » est moins accessible et les sentiments négatifs qui lui sont associés viennent non seulement de son statut de maladie mentale mais aussi de son pouvoir de stigmatisation.
La conclusion de l’étude est que toute classification médicale devrait être coconstruite par toutes les parties prenantes et prendre en considération la diversité des contextes linguistiques et culturels. Ça ne mange pas de pain non plus.

Garantir la protection des patients et des soignants

Le 27 mars, Adeline Hazan, la Contrôleure générale des lieux de privation de liberté (CGLPL) saisissait le ministre de la santé pour lui demander que des mesures soient prises afin de garantir la protection des patients et des soignants ainsi qu’une prise en charge ambulatoire assurant la continuité des soins psychiatriques dans le respect des droits des patients.

La faiblesse des moyens matériels pour faire face à l’épidémie de Covid-19 touche tous les hôpitaux et met cruellement en lumière la situation du secteur psychiatrique. « Pour les Agences régionales de santé la psychiatrie n’est pas prioritaire dans la distribution du matériel de protection : dans plusieurs régions la répartition des masques, solutions hydroalcooliques et kits de dépistage ne prévoit délibérément aucune attribution à la psychiatrie. »

Le CGLPL recommande que les autorités sanitaires assurent l’approvisionnement des établissements spécialisés en matériels de prévention et de détection pour permettre une prise en charge adaptée et sécurisée. Elle précise ainsi que : « dans plusieurs régions, la répartition des masques, solutions hydroalcoolique et kits de dépistage entre les établissements de santé ne prévoit délibérément aucune attribution à la psychiatrie.

Cette politique d’allocation qui méconnait l’égalité d’accès de tous, patients et soignants, à la protection et à la prévention est inacceptable d’un point de vue éthique. Elle est en outre dangereuse en ce qu’elle porte le risque de voir se développer à l’intérieur des établissements des foyers infectieux, faute de prévention ou d’avoir pu tester les personnes en temps utile alors que certains publics suivis par les services de psychiatrie présentent des facteurs de risque à la maladie (anorexie, affections chroniques etc.) ou des contre-indications et interactions à certains médicaments ». Est-ce le nom qu’il faut changer ou les représentations de la maladie mentale ?

Au sortir de la guerre, Tosquelles, Bonnafé, Paumelle et les soignants des années 50-60 ont-ils eu besoin d’une loi pour supprimer les contentions ?

Le 18 juin, le Conseil constitutionnel déclarait que l’article L-3225-5-1 du Code de la santé publique était contraire à la constitution. Cet article encadre les mesures d’isolement et de contention mais ne fixe pas de limite de temps, ni ne prévoit les conditions dans lesquelles au-delà d’une certaine durée, le maintien de ces mesures est soumis au contrôle du juge judiciaire. Ces attendus imposent une nouvelle rédaction de la loi avant le 31 décembre 2020, date à laquelle l’isolement et la contention seront frappés d’illégalité.

Plusieurs acteurs de la psychiatrie ont fait entendre leurs voix dans le débat que cette décision suscite. Ainsi, un groupe ressource pluridisciplinaire de la Conférence nationale des présidents des Commissions médicales d’établissements des Centres Hospitaliers Spécialisés (CME-CHS) préconise entre autres une durée limitée à 6 heures pour la contention et à 12 heures pour l’isolement, et l‘obligation de transmettre la décision médicale au juge des libertés et de la contention (JLD) après 24 heures pour une contention et 48 heures pour l’isolement. Pourquoi 6 heures ? Pourquoi 12 heures ? Nul ne le sait.

Quels chercheurs ont-ils auditionnés pour parvenir à ce chiffre ? Peut-être est-ce au doigt mouillé ? La mise en œuvre de ces contraintes (les contraintes sont celles qui s’imposent aux soignants pas celles vécues par les patients) nécessite « la mobilisation pleine et entière » des établissements, des moyens humains et matériels suffisants et adaptés, adossés à des mesures fortes d’accompagnement et de formation.

Mais, dès janvier 2016, l’article L-3225-5-1, ne recommandait-il pas de n’utiliser l’isolement et la contention qu’en dernier recours ? Qu’ont fait ces établissements, cette CME-CHS, ces soignants en quatre ans pour que cette contention et ces isolements se raréfient ? Quelles formations ? Quelles réflexions ? Quels stages dans les lieux de soins qui ne les utilisent pas ont-ils organisés ?

Votre nouvelle mission

J’ai fini d’ouvrir les huitres. La table est dressée. Nous sommes juste assez nombreux pour respecter les règles émises par les hautes autorités de santé qui gouvernent notre intimité. Papy et Mamy sont rangés dans la cuisine. Leurs enfants et petits-enfants se sont installés dans le salon.

On se prépare pour le best-off de l’année écoulée. Je pense à Jean Garrabé, ce psychiatre mort en 2020, à son séminaire, à son ouvrage sur l’histoire de la schizophrénie (4) qui prévoyait le démembrement à venir de la schizophrénie. Je pense à André Roumieux, un infirmier cher à mon cœur qui avait écrit dans les années 70 : « Je travaille à l’asile d’aliénés » (5). J’ai eu la chance de pouvoir le filmer avec deux collègues, dans son ehpad, juste avant le confinement.


Cette année mérite-elle du champagne ? Il ne me reste plus qu’à cliquer pour envoyer mon texte à Lionel. La psychiatrie n’est-elle pas en train de s’auto-détruire ? Soigner et se soigner en psychiatrie, est-ce une mission impossible ? « Votre mission, si toutefois vous l’acceptez consistera à sauver la psychiatrie d’elle-même et des prédateurs qui la dépècent » Non Lionel. Pas ça. Au secours !!!!!

Dominique Friard

Notes :

1-GIGOU (Y), Mon métier d’infirmier. Eloge de la psychiatrie de secteur. Editions d’Une, Paris, 2019
2- Politisation, dépolitisation et repolitisation de la crise sans fin de la psychiatrie publique, in Savoir/agir, n° 52, juin 2020, Editions du croquant.
3- COUPECHOUX (P), Un mode de fous, Paris, Seuil, 2006.
4- GARRABE (J), Histoire de la schizophrénie, Médecine et Histoire, Seghers, Paris, 1992.
5- ROUMIEUX (A), Je travaille à l’asile d’aliénés, Champ libre, 1974.

Patrick Coupechoux: «La santé mentale ne soigne pas les psychotiques»

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Dominique Friard

Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

4 réponses

  1. Merci pour ce travail gigantesque sur la santé mentale en 2020, offert aux lecteurs du journal abrasif ! Mission accomplie !

  2. Avatar Ingrid Ullmann dit :

    Excellent article, merci. Si vous pouvez transformer Evelyne en Adeline (Hazan), ce sera parfait. Elle a beaucoup œuvré pour la psychiatrie, avec un regard exigeant sur nos pratiques, nous contraignant à mettre sans cesse sur le métier notre approche des droits fondamentaux des patients, et notamment la liberté d’aller et venir. Elle mérite que son nom ne soit pas écorché 😊

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