Au cœur de la prison des femmes de Marie-Annick Horel

Au cœur de la prison des femmes de Marie-Annick Horel
Au cœur de la prison des femmes de Marie-Annick Horel

Au cœur du métier …

Réflexions après la lecture de « Au cœur de la prison des femmes » de Marie-Annick Horel, Tallandier.

Prison-éducation spécialisée, même combat ?

Il y a quelques années, j’avais échangé avec une directrice de prison à la retraite, je lui avais parlé de mes directions dans l’action sociale, et elle m’avait dit : « au fond, on a fait le même métier ».  Je ne l’ai pas contredite, j’avais bien compris qu’elle ne parlait pas de la répression mais du travail « d’accompagnement ». Je ne connais pas la part de vérité, ma seule expérience était un petit projet partagé avec une directrice de maison d’arrêt, où en effet nous avions le même souci de l’homme en devenir.

La lecture de « Au cœur de la prison des femmes » abonde dans cette réflexion, mais pas seulement celle-ci. On peut s’interroger sur l’humanisme dans le travail, le libre choix des personnes, l’aide possible, « la réparabilité » des personnes, la valeur de la punition, la valeur du temps perdu … etc.

Je vous propose donc ce petit itinéraire, pas en Kart, car maintenant ce véhicule est proscrit.

La belle vie des pauvres et des prisonniers…

 Est-ce moi qui ose un parallèle scabreux, ou est-ce bien la même ligne de conduite ? Quand le Garde des sceaux joue la belle effarouchée pour une course de Kart sur le registre pas de bonheur pour les punis, n’est-ce pas le même discours que moins d’argent pour les paresseux qui ne travaillent pas. Je me dis que le mécanisme est le même, le doigt responsable montre le profiteur, le laxisme de la société, les abus qui servent les petits, et nous font oublier les indemnités colossales accordées à d’authentiques paresseux, et d’authentiques loisirs pris par d’authentiques condamnés célèbres.

Je vais m’autoriser un sombre jeu de mot : le gouvernement entier est un garde des sots, il a pour rôle de maintenir la bêtise, la division, la chape de plomb sur ses assujettis.

Ce n’est pas nouveau, ce qui rend docile un peuple, c’est l’ignorance, mais pas seulement…

Dans « Outsiders » de Howard S. Becker (études de sociologie de la déviance) la conclusion ouvre à la réflexion : « Si nous voulons comprendre pleinement la conduite déviante, nous devons garder l’équilibre entre ces deux directions possibles de nos investigations. Nous devons considérer la déviance et les déviants, qui incarnent ce concept abstrait, comme un résultat du processus d’interaction entre des individus ou des groupes : les uns, en poursuivant la satisfaction de leurs propres intérêts, élaborent et font appliquer les normes sous le coup desquelles tombent les autres qui, en poursuivant la satisfaction de leurs propres intérêts, ont commis des actes que l’on qualifie de déviants »

Dit autrement, on est déviant quand les puissants décident que l’acte est proscrit : le port des chaussettes-claquettes, le shit, le refus de vaccin, le 140 Km/h, 20° à la maison…

Toutes les déviances ne sont pas forcément la volonté de la société, elles sont l’expression de rapports de force. Ainsi le tabac et l’alcool ne sont pas déviants par exemple.

Les prisonniers sont des déviants de fait, il n’y a pas de condamnation si il n’y a pas une déviance reconnue (vol, trafic, viol, meurtre…).  Le pauvre est également un déviant mais plus subtilement. Le pauvre n’accède pas à la règle sociétale : culture, argent, toit, travail, hygiène … D’ailleurs il est si déviant que l’on déploie une armée de dispositifs et de travailleurs sociaux.

Dans son livre Marie-Annick Horel bataille tout le long de sa carrière pour que les prisonnières soient considérées. Elle se frotte souvent à sa hiérarchie et certaines de ses collègues : « Notre posture professionnelle n’est pas aisée. Elle est composée d’une série d’injonctions paradoxales qui rend notre positionnement parfois problématique. Fermes, empathiques mais sans excès, il nous faut trouver le juste milieu. Nous composons toujours en fonction des individus et des situations. Certaines surveillantes ne se posent pas de questions, ne réfléchissent pas à leur métier, ne contextualisent pas. Se contentant d’exécuter les ordres sans prendre aucune initiative, ces bons soldats qui ne veulent surtout pas être dérangés se reposent sur les gradés. »

Ce positionnement repose sur une question fondamentale, le déviant est-il un « autre » dont je dois me protéger et protéger « ma société » ? … ou la personne déviante reste une personne qui s’est distinguée par un acte, une position, un attachement culturel différent.

Traiter la déviance …

Une société doit évidemment se protéger de certaines déviances. Quand comme le décrit l’auteure une femme est incarcérée car elle a tué son enfant, on ne peut pas se contenter de regrets et de la promesse de ne pas recommencer. Pour autant la femme criminelle est en prison pour une punition, celle de perdre son temps.

Dans nos vies, de fait la seule valeur que nous possédons, c’est cela, du temps de vie. Dès l’enfance la punition est la mise hors-jeu, hors vie. Le prisonnier est là pour être hors vie, hors-jeu. Le pauvre est également hors-jeu. Tous peuvent regarder le jeu des grands, des riches : les plages, les belles voitures, les avions, les jet skis …

Et la punition est toujours celle-ci : Tu ne joueras pas. Alors la fougue de la jeunesse, la révolte, l’envie de vivre créent d’autres règles, d’autres jeux…. Des déviances en moto volées, des commerces différents…

Revenons a cette femme criminelle, la mission des surveillantes n’est pas d’inventer de nouvelles punitions par humiliations, deshumanisation. C’est alors la prison qui devient déviante. La criminelle reste une personne, et qu’importe ses qualités humaines, elle doit être respectée.

C’est dans cette approche que le travail de surveillante devient un accompagnement.

Dans le travail social, il existe cette même déviance : le travailleur social qui gère la maman devant les enfants, qui condamne de nouveau un homme déjà jugé par la justice, ou encore ce travailleur social ou ce juge qui « renoue » des liens entre un enfant et des parents toxiques sans écouter la souffrance de l’enfant. (Lire : Défendre les enfants de Édouard Durand, Seuil)

On ne peut pas envisager d’intégrer une personne dans « notre monde », notre choix de société par la force, la violence. La contrainte crée le refus, seule l’adhésion à des propositions peut éliminer la déviance réintégrer.

Intégrer ou donner du sens au temps…

Dans l’ouvrage “Au cœur de la prison des femmes », l’auteure décrit des actions positives où des femmes reviennent aux relations humaines, où des femmes retrouvent leur dignité. Ces actions sont toutes simples ; médiathèque, théâtre, sport, sorties dans la vraie vie. Quand le temps de punition devient du temps utile, du temps de reconstruction, certes l’action punitive s’étiole, le prisonnier s’échappe par ses pensées, mais cet « autre » revient vers le « faire société ». Il s’agit exactement de la même approche pour les marginaux de la vie. Cet après-midi je lisais un rapport d’un jeune travailleur social, il anime des petits temps de lecture et de compréhension de l’actualité avec des adultes handicapés psy, il a même organisé l’interview d’une journaliste. Il donne à ces personnes des outils pour prendre possession du monde, du temps de jeu (et de je).

Cette course de Kart n’est qu’un épiphénomène, mais on le sait, la société se crée, se soude par des plaisirs partagés. Quand des surveillants et des prisonniers vivent les mêmes sensations, les mêmes appréhensions, c’est une passerelle d’humanité qui s’ouvre.

L’acte le plus assassin est bien de ne jamais considérer l’autre, de le jeter aux oubliettes. On détruit à jamais un enfant en un mois de non-affection.

Faire société, ce n’est pas rejeter mais donner un projet, un contenu au temps qui passe. Si nous ne construisons pas ensemble, nous allons sans doute nous détruire.

Mais chacun est libre de s’enfermer …

Certaines détenues sont et restent dans le rejet des mains tendues. Elles préfèrent ou n’accèdent pas à d’autres chemins que la violence, la drogue, la solitude. Marie-Annick Horel nous parle de ces échecs, qui ne sont pas ses échecs mais des échecs de la société. Elles nous relatent certaines histoires dramatiques, sombres.

Dans la vie hors cellules, l’accompagnement social n’a pas réponse à tout. Les jeux de massacre perdurent, et personne n’a la réponse pour parvenir à une société sans violence, sans haine, sans rejet.

Il n’existe pas un modèle unique de société, une seule culture, une seule façon de bien faire.

L’accompagnement d’une personne est donc nécessairement une rencontre, un échange, un accord. L’accompagnement hors de prison ou en prison ne se base pas sur un maître et un élève, mais des humains qui s’acceptent.

Dans mon bouquin « essai de communication constructive », j’étais parti de l’accompagnement d’un malade psy par une aide-soignante, elle avait accepté un espace d’échange qui a libéré la parole.

Je conclus à travers cet essai que notre alternative de travail est une « relation constructive » où nous partageons des terres inconnues…

Pour conclure …

Merci à Marie-Annick Horel pour ce livre facile à lire, riche en réflexion.

Merci à ceux qui ne se pensent pas supérieurs aux « autres », là où ils travaillent, que ces autres soient des détenus, des personnes vulnérables, des justiciables, des usagers, des patients et autres noms pour les déviants…

Merci pour le temps que vous consacrez à chercher du sens …

Juste le temps de vivre

Il a dévalé la colline.
Ses pieds faisaient rouler des pierres.
Là-haut, entre les quatre murs,
La sirène chantait sans joie.
Il respirait l’odeur des arbres,
Il respirait de tout son corps.
La lumière l’accompagnait et lui faisait danser son ombre.
Pourvu qu’il me laisse le temps…
Il sautait à travers les herbes.
Il a cueilli deux feuilles jaunes gorgées de sève et de soleil.
Les canons d’acier bleu crachaient de courtes flammes de feu sec.
Pourvu qu’il me laisse le temps…
Il est arrivé près de l’eau, il y a plongé son visage.
Il riait de joie! Il a bu.
Pourvu qu’il me laisse le temps…
Il s’est relevé pour sauter
Pourvu qu’il me laisse le temps…
Une abeille de cuivre chaud l’a foudroyé sur l’autre rive.
Le sang et l’eau se sont mêlés
Il avait eu le temps de voir
Le temps de boire à ce ruisseau
Le temps de porter à sa bouche,
Deux feuilles gorgées de soleil.
Le temps de rire aux assassins,
Le temps d’atteindre l’autre rive,
Le temps de courir vers la femme.
Juste, le temps de vivre…

Paroliers : Boris Vian

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David Lerenard

Une vie de travail et une vie de nomade, environ trente emplois et autant de lieux d'habitation dans toute la France, des rencontres multiples et intenses. Sociologue, Directeur d'action sociale auprès de demandeurs d'asile, de jeunes en rupture sociale, de personnes handicapées et de différents services d'aide à la personne, l'auteur n'a cessé de fouiller les aventures humaines dans un seul souci, nourrir la confiance en soi de chaque âme en errance. Finalement heureux de se définir en clown aux bulles de savon, il cultive les lumières fugitives.

1 Response

  1. C’est une excellente réflexion qui amène à d’autres réflexions. J’espère qu’il sera lu cet article et qu’il y aura débat. Je ne partage pas tes idées, j’ai les miennes. Une prison doit être ferme, mais, en même temps, tuer le temps pour tuer l’individu, c’est pas très productif tout ça.

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