Ainsi va la psychiatrie … Acte II

Psychiatrie
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Alors, comment va la psychiatrie aujourd’hui ?

« L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur »

Petit prince de Saint-Exupéry

Je n’en sais pas plus aujourd’hui qu’il y a quinze jours. Je serais tenté d’écrire qu’elle ne va pas mieux. Pourquoi irait-elle mieux d’ailleurs ? Des propositions de lois toutes plus liberticides les unes que les autres tombent sur les citoyens. La psychiatrie baigne dans cette atmosphère délétère. Comment n’en serait-elle pas contaminée ? La contention et l’isolement sont discutés au Parlement. Le collectif du Printemps de la psychiatrie a envoyé un courrier aux députés et aux sénateurs demandant de revoir l’article 42 qui limite le recours à ces pratiques mais se garde bien de les interdire.

Des soignants et des soignés qui s’unissent pour lutter contre l’arbitraire, c’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Leur courrier risque, certes, de finir à la corbeille, mais il en sortira quelque chose. Forcément. Quand on résiste, on n’est jamais perdant. 

Lionel m’a convié à écrire sur un thème invisible, quelque chose dont on ne parle pas ou peu. Me revient une des phrases centrales du Petit prince de Saint-Exupéry : « L’essentiel est invisible pour les yeux, on ne voit bien qu’avec le cœur. » En psychiatrie, on a longtemps regardé les « fous » avec les yeux. Avec les yeux, pas les yeux dans les yeux. On a scruté les comportements, cherché à repérer et à décrire des écarts avec la norme statistique. On a classé, étiqueté, diagnostiqué. De plus en plus précisément. Chaque chercheur a tenté de léguer son nom à un syndrome : Gilles de La Tourette, Sérieux et Capgras, Kretschmer et j’en passe et des moins connus.

La psychopathologie, née d’une observation rigoureuse et parfois même quasi monomaniaque, repose sur une nosographie, c’est-à-dire sur la description et la classification des diverses maladies. Si ces travaux ont enrichi la psychiatrie en tant que discipline médicale, il n’empêche que classer les troubles d’un patient, si l’on en reste là, ne permet pas de le soigner et n’aide en rien à penser le soin. Dans cette psychiatrie-là, tout fait signe. Les dires et les comportements des personnes en soin sont appréhendés en fonction d’une grille mentale qui ne sert qu’à repérer des troubles.

S’impatienter quand la ligne de son correspondant est occupée devient de l’intolérance à la frustration, critiquer la fadeur des repas servis au déjeuner vous fait soupçonner de persécution. Le philosophe Francis Jeanson raconte l’histoire de ce chercheur américain qui s’était fait admettre dans un hôpital psychiatrique pour les besoins d’une expérimentation. Pendant son séjour, il prit ouvertement des quantités de notes auxquelles personne ne s’intéressa ; au moment de sa sortie, il demanda communication de son dossier médical.

Il put y lire : « Atteint de graphomanie ». Puisqu’il était malade, il ne pouvait pas vraiment écrire ; ce n’est pas lui qui écrivait mais sa maladie. « L’écriture, chez lui, avait cessé d’être un acte signifiant pour devenir un pur symptôme. » 1 Que perçoit-on de l’autre quand on s’ampute de quatre sens sur cinq ? Quand on ne prend pas la peine d’écouter ce qu’il raconte ? Quand on se ferme aux vérités qu’il pourrait nous apporter ? 

1 JEANSON (F), La psychiatrie au tournant, Paris, Seuil, 1987, p. 80.

« L’essentiel est invisible pour les yeux » répétait Saint-Exupéry. Bien sûr la psychiatrie ne se résume pas à la surveillance et à la répression des attitudes dites déviantes. Différentes approches prennent en compte le vécu de la personne hospitalisée. Pour la  phénoménologie, si le comportement s’impose à nous comme une réalité objective, il ne dit rien quant à l’être qui adopte ce comportement. Le thérapeute doit suspendre tout jugement portant sur l’existence des choses.

Ainsi lorsqu’une personne affirme entendre des voix, le médecin non phénoménologue, qui ne voit qu’avec ses yeux, lui répond que ces voix n’existent pas, qu’elles ne sont pas réelles. La personne lui rétorque qu’elles ne le sont peut-être pas mais qu’il est certain qu’elle les entend. Le phénoménologue étudiera le sens de ce phénomène indépendamment de tout problème d’existence. Il s’interrogera sur l’expérience vécue par la personne qui est convaincue, à tort ou à raison, d’entendre des voix et chemine avec elle. La psychanalyse, elle aussi, a mis au centre de son projet l’écoute du sujet. Au regard et à l’écoute, elle a rajouté le cœur qu’elle a nommé transfert. On ne voit bien qu’avec le transfert. 

A la psychiatrie du regard, de l’écoute et du transfert a succédé aujourd’hui la psychiatrie des échelles. Il existe des dizaines de milliers d’échelles, plus ou moins validées scientifiquement, adaptées à chaque circonstance de la  vie et au moindre du trouble.

Le soignant, vêtu d’une blouse blanche pour faire sérieux, reçoit le patient dans son bureau, il ne cherche plus à voir, il n’écoute plus, il ne transfère plus, il coche des cases dans lesquelles il inscrit le comportement, le discours, compte ses petites croix et annonce à la fin quel score le patient obtient en estime de soi, en tolérance à la frustration, en habiletés sociales ou de communication. Et l’on s’étonne que les chambres d’isolement ne désemplissent pas. On estime qu’il existe plus de 400 échelles de qualité de vie. 

L’essentiel est invisible pour les yeux. On ne voit bien qu’avec le cœur. 

Dominique Friard

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Dominique Friard

Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

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