Ainsi va la psychiatrie … Acte I La petite plume martiniquaise

Centre Hospitalier depsychiatrie Maurice Despinoy
Centre Hospitalier Maurice Despinoy

Alors, comment va la psychiatrie aujourd’hui ?

Exprimer mon avis sur la psychiatrie en 2020, la proposition est alléchante. En plus pour le Journal abrasif. De La Borde ! Pour un infirmier de secteur psychiatrique de quarante ans d’âge c’est séduisant. 

Mais qu’est-ce que j’en sais moi de comment va la psychiatrie ? Si j’en crois le nombre de contentions et d’isolements, elle ne va pas fort. Qu’il faille une loi pour réguler des pratiques par nature attentatoires aux libertés de n’importe qui, ça en dit long. Comme s’il avait fallu une loi à Paumelle, Tosquelles, Bonnafé et aux soignants des années cinquante pour fermer les quartiers d’agités et abolir les contentions ! Les uns et les autres doivent s’en retourner dans leur tombe ! 

Dans le même temps, j’entends qu’il faut favoriser l’empowerment des usagers, leur pouvoir d’agir. Quel pouvoir d’agir quand ils sont attachés, rivés à leur lit ? Quel pouvoir d’agir quand ils sont enfermés dans ce qui reste, qu’on le veuille ou non, une cellule ? Pour favoriser cet empowerment, qu’on se garde bien de traduire en français, on a créé, en 2011 des programmes de soins qui proposent une prise en charge sous contrainte en ambulatoire. Comment va la psychiatrie ? Elle marche sur la tête. Elle est devenue folle et emporte avec elle, soignants et soignés. 

« On ne peut pas faire autrement » gémissent des soignants. « On n’a plus les moyens. Nous ne sommes pas assez nombreux. » Il est vrai que les fermetures de lits, les non-remplacements d’infirmières et de médecins, la destruction lente et progressive du secteur psychiatrique ont paupérisé la psychiatrie publique. Il est vrai que la raréfaction des réunions où les soignants échangeaient entre eux autour des patients et de ce que les uns et les autres ressentaient à leur propos, la quasi-disparition des réunions communautaires où le collectif élaborait ses règles de fonctionnement ont puissamment contribué à nourrir l’agitation, à complexifier sa régulation.

Le plus effrayant pour moi, c’est cette impossibilité à concevoir que le soin puisse être autre chose que la pacification des corps, des propos, des comportements, c’est l’idée qu’au fond entraver, fixer celui qui perturbe la bonne marche du service puisse être la seule chose à faire pour rassurer quelqu’un dont l’angoisse prend une forme par trop agressive. 

Heureusement, certains résistent. Ainsi, au Service de soins de suite psychiatrique (SSP) du Centre Hospitalier Maurice Despinoy (Ex Colson), en Martinique, les soignants ont fait le constat, maintes fois répétés, que « la coercition n’a aucun bénéfice thérapeutique ». Bien qu’ils accueillent des personnes hospitalisées sous contrainte, ils se sont engagés à prendre le risque de la fugue. Ils ont eu l’idée de créer « un espace tiers » : « Un espace de liberté, un espace ouvert à tous, soignants et soignés, une bulle à l’intérieur même de l’unité pour venir y souffler, se poser, s’enfuir de la contrainte du quotidien. »

Il a donc été décidé, et c’est là le point crucial qui relie cette équipe à Paumelle et à Bonnafé, à Sœur O. et aux soignants qui fermèrent les quartiers d’agités, ils ont donc décidé de faire tomber une chambre d’isolement classique et de la revisiter entièrement du sol au plafond. Evidemment, ce ne fut pas simple. Les débats furent houleux. Sans Chambre d’Isolement comment gérer les moments d’agressivité, « comment se rassurer et être en sécurité sans ce filet ? » Cette salle d’isolement avait cristallisé toutes les frustrations, tant du côté des patients que des soignants.

Coercition, contrainte, punition étaient les mots qui revenaient le plus souvent chez les uns et les autres. L’accueil d’une stagiaire art-thérapeute fut le détonateur. Dans une sorte de défi, l’équipe soignante demanda à la direction de changer la porte blindée en une porte classique qui s’ouvre de l’intérieur et de l’extérieur, « une porte qui puisse permettre ce mouvement naturel d’aller et venir au gré de ses envies. Dans une ambiance de petit chantier, de rénovation et de réaménagement, le lit scellé fut arraché et les murs ternes se couvrirent de couleur. »

Ce n’est qu’une petite « faille », loin, très loin, en Martinique. Puisse-t-elle devenir une brèche ! Cette petite plume, nom  de la  pièce, a été inaugurée en septembre 2019. France Antilles, le journal local, en rendit compte. Un reportage dans le journal télévisé montra, à ceux qui en doutent, qu’il est possible de faire autrement. 

Comment va la psychiatrie ? Je ne sais pas, je sais seulement qu’aux Antilles, dans ce service de soins de suite, elle commence à aller mieux.

Dominique Friard

3ème Prix ex aequo : La petite plume

Transformation d’une chambre d’isolement en une salle « open door » ouverte aux soignés et aux soignants pour s’y poser dans un cadre convivial proposé comme alternative aux tensions du moment

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Dominique Friard

Dominique Friard

« Ancien infirmier psy à Laragne (05), superviseur d’équipes, poète à 16 heures »

2 réponses

  1. Avatar Diane dit :

    Très bel article très parlant surtout !
    Revenez vite à la plume
    Merci !

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